Avec l’hiver, la saison de la contestation politique en Ukraine commence.

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 17/10/2017

“Ils nous ont saboté le micro pour nous empêcher de parler. Mais ce n’est n’est pas grave. Comme ça je me rapproche encore plus de vous, les gens, pour vous parler”. Mikheil Saakachvili se force à l’un de ces petits sourires naïfs. Un de ceux qui trahissent sa contrariété. Ce 15 octobre, dans le centre-ville de Kharkiv, à l’est de l’Ukraine, un millier de personnes sont malmenées par une froide pluie d’octobre. C’est sans doute l’eau qui a noyé les hauts-parleurs, et non les ennemis politiques qu’accuse l’ancien président géorgien. Qu’importe. Au pied de la statue de Taras Shevchenko, poète ukrainien, Mikheil Saakachvili est prêt à accuser le Président Petro Porochenko de tous les maux du pays.

Empêtré dans un feuilleton à rebondissement autour de sa déchéance de nationalité ukrainienne, marqué notamment par son passage de frontière rocambolesque, le 10 septembre, le Géorgien a entrepris un tour des régions d’Ukraine afin de fédérer une opposition cohérente à l’exécutif à Kiev. Sa tournée doit s’achever par une manifestation devant la Verkhovna Rada (Parlement), le 17 octobre. “Ce sera le moment d’exprimer votre colère, et d’exiger du pouvoir qu’il respecte enfin les promesses de Maïdan! Il faut venir vous exprimer!”, encourage Mikheil Saakachvili en hurlant dans un vieux mégaphone. Fidèle à son enthousiasme légendaire, il répète son amour pour l’Ukraine depuis ses études à Kiev dans les années 1980, et sa conviction qu’il peut faire du pays “le meilleur d’Europe”.

Du public, les applaudissements se font timides. La météo, bien sûr. Mais aussi l’homme. Un temps gouverneur d’Odessa, l’exubérant Mikheil Saakachvili y a produit peu de résultats. Il a laissé un souvenir controversé dans l’opinion. Son micro-parti “Mouvement des Forces Nouvelles” est crédité de quelques 2% d’intentions de vote. Les autres figures initiatrices du mouvement du 17 octobre ne sont guère plus populaires. Il n’empêche. La contestation est lancée. Conformément à une tradition ukrainienne illustrée par les mouvements des hivers 2004-05 et 2013-14, le début de la mauvaise saison est aussi celui des protestations politiques.

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Contre-Révolution

Serhiy Leshchenko, député réformateur en opposition ouverte au Président, veut y croire. Ancien journaliste d’investigation, il est associé à Mikheil Saakachvili, mais a entrepris son propre tour d’Ukraine sur des chevaux de bataille précis: réforme du code électoral, création d’une haute cour anti-corruption, fin de l’impunité des parlementaires. “Il nous faut exercer une pression de différente sorte, sans quoi les réformes ne se feront jamais: il n’y a aucune volonté politique de les conduire”.

De fait, le mot de “contre-révolution” est sur toutes les lèvres en Ukraine depuis quelques mois. L’équipe de Petro Porochenko a certes créé les conditions d’un redressement économique du pays, contenu “l’agresseur russe” dans le Donbass, et entamé des réformes structurelles, telles que la décentralisation du pouvoir. Mais les critiques s’accumulent contre l’exécutif, taxé de népotisme, de corruption, et de réformes en trompe-l’oeil. Les pressions diverses exercées sur des journalistes et des ONG sont aussi perçues comme des signes de cette contre-révolution.

Ces dernières semaines, l’exécutif a aussi éveillé des craintes de retours en arrière  chez ses partenaires internationaux, tant sur l’avenir du géant gazier Naftogaz que sur la nécessité de créer une cour anti-corruption. Même une réforme en profondeur de l’éducation a suscité l’inquiétude de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, en raison du manque de concertation sur le devenir de l’enseignement dans des langues minoritaires.

“Poroshenko avait une opportunité unique de changer l’Ukraine après 2014. Il a choisi de perpétuer l’ancien système de corruption à son profit”, estime Serhiy Leshchenko. “Si la société civile ne se remobilise pas maintenant, nous allons replonger dans une spirale autoritaire, comme avant Maïdan”. Le fait que ce député, et de nombreux autres, en appelle à la rue pour exprimer son mécontentement témoigne, en soi, d’un blocage de la vie politique à Kiev, verrouillée par “les hommes du Président”.

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Juste avant le rallye à Kharkiv, Serhiy Leshchenko avait visité une usine, victime récente d’un racket organisé par une unité du ministère de l’intérieur. Il y avait assuré les employés d’un soutien au Parlement. Le directeur, Yevhen Kholodniy, s’estimait apolitique au début de la rencontre. Quelques heures plus tard, il paraissait suffisamment convaincu par le député pour se rendre au rallye. “Le mécontentement des citoyens est palpable”, justifie Serhiy Leshchenko. Sans concessions rapides du pouvoir, lui prévoit une radicalisation rapide de la mobilisation. “Des tentes devant le Parlement, ou encore autre chose… le mouvement peut prendre beaucoup de tournures différentes”.

Coalition hétéroclite

Beaucoup va dépendre de la capacité des initiateurs du 17 octobre à formuler une offre politique précise. Or, cette coalition est très hétéroclite, de Mikheil Saakachvili aux vétérans de la guerre du Donbass, du libéral Serhiy Leshchenko aux nationalistes radicaux. Leur association de circonstance ne laisse pas présager d’une union sur la durée, tant les stratégies individuelles semblent variées. Moustafa Naiiem, père des premières manifestations sur Maïdan Nezalejnosti fin novembre 2013, et proche de Serhiy Leshchenko, s’efforce avant tout de promouvoir  sa nouvelle “Initiative de l’Action Réelle”. Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution orange et principale opposante à Petro Porochenko, vient d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle. Sa déclaration, en amont de la manifestation du 17 octobre, laisse présager d’un fractionnement de l’opposition.

“Ce ne serait pas la première fois que l’opposition n’est pas à la hauteur”, estime le jeune Oleksiy Kuzinov, en écoutant Mikheil Saakachvili de sous son parapluie à Kharkiv. “Mais il faut au moins faire quelque chose pour montrer à Porochenko qu’il ne peut pas tout se permettre”. Présent à Kharkiv, sous la pluie, Oleksiy Kuzinov ne se rendra pourtant pas à Kiev, le 17 octobre. En cela, il incarne le risque d’une “génération Facebook”, récemment critiquée par l’historien Vasyl Hrystak pour le décalage entre son activisme virtuel et son désengagement de la politique réelle. L’absence des jeunes générations du processus politique empêcherait, selon lui, le pays de “produire un projet politique qui serait représentatif de son peuple”.

Mesures de prévention

A Kiev, ni Petro Porochenko, ni son équipe ne commentent ce mouvement du 17 octobre. Plusieurs sources politiques et diplomatiques assurent néanmoins que le chef de l’Etat s’inquiète. Un diagnostique confirmé dans les faits. Le 15 octobre, le député géorgien Koba Nakopia a été frappé d’interdiction d’entrée sur le territoire à l’aéroport de Boryspil. Conseiller de Mikheil Saakachvili, il est aussi réputé pour en être un des sponsors. A travers plusieurs régions d’Ukraine, les forces de l’ordre auraient confisqué des prospectus politiques appelant à la mobilisation du 17 octobre, et prévoiraient d’empêcher des autocars de manifestants d’entrer dans la capitale. A Kiev, la garde nationale a d’ores et déjà annoncé la fermeture de nombreuses rues du centre-ville, le 17 octobre. Notamment les rues d’accès à la Verkhovna Rada, où devait se tenir la manifestation.

Dans une vidéo en direct sur Facebook, lundi 16 octobre, Mikheil Saakachvili a assuré ne pas vouloir céder aux pressions. Dans un post Facebook, Moustafa Naiiem appelle l’administration présidentielle à ne pas céder “à la peur de se montrer faible, et à l’hystérie”. Il sous-entend que tout obstacle des forces de l’ordre contre les manifestants sera compris comme une provocation, qui portera à conséquence. C’est donc un 17 octobre sous tension qui débute dans la capitale ukrainienne.

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