Libération: A Kiev, des soutiens de Saakachvili réclament la démission du président

Version longue d’un reportage publié sur le site de Libération, le 10/12/2017

Une manifestation de partisans de l’ancien président géorgien emprisonné à Kiev ont exigé dimanche sa libération, lors d’une manifestation sur la place du Maïdan. Ils s’en sont pris au chef de l’Etat ukrainien, Petro Porochenko, qu’ils accusent d’être corrompu.

“Rappelez-vous de ce que ‘Misha’ a dit: n’ayez peur de rien. Il ne faut pas abandonner la lutte!” Malgré son russe hésitant, Sandra Roelofs est acclamée par une foule d’au moins 15000 personnes, réunies sur Maïdan Nezalejnosti, la place de l’indépendance à Kiev. La Hollandaise n’est visiblement pas très à l’aise: elle du s’improviser porte-parole de son mari, l’ancien président de Géorgie Mikheïl Saakachvili, après son arrestation le 8 décembre.

Engagé dans la politique ukrainienne depuis 2015, le Géorgien est progressivement entré en opposition frontale avec le Président Petro Porochenko. Depuis le 17 octobre, il encercle la Verhovna Rada (Parlement) d’un camp de tentes. Ses partisans, notamment des protestataires paramilitaires, y exigent des résultats sur la lutte anti-corruption, et la destitution du Président. Après un scandale autour du retrait de sa citoyenneté ukrainienne, Mikheil Saakachvili s’est vu accusé de fomenter un “coup d’Etat” par le Procureur Général, Iouriy Loutsenko, et menacé d’arrestation. Le Géorgien avait échappé d’une manière spectaculaire à une première opération de police, le 5 décembre.

Iouriy Loutsenko l’accuse, preuves à l’appui, d’être “partie de groupes criminels” financés par des proches de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, aujourd’hui en exil en Russie. Et par là-même, Mikheïl Saakachvili serait instrumentalisé par le Kremlin. Le Géorgien pourrait être assigné à résidence pendant la durée de son procès. Il risque soit la prison en Ukraine, soit une extradition vers sa Géorgie natale, où il est recherché pour abus de pouvoir pendant sa présidence. 5 de ses partisans ont été condamnés à des peines de prison et de résidence surveillée dans le cadre de son passage de frontière en septembre. 7 Géorgiens proches de Mikheïl Saakachvili ont été arrêtés, certains avec brutalité, et expulsés vers la Géorgie.

Plusieurs experts doutent néanmoins du bien-fondé des accusations de Iouriy Loutsenko, et en particulier de la véracité des enregistrements audio et vidéo qu’il a présenté. Celui-ci se défend de toute malveillance, mais souffre d’une faible crédibilité depuis sa prise de fonctions, à cause de ses déclarations intempestives, et d’un cruel manque de résultats.  Pour Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution Orange de 2004, l’affaire est éminemment politique. “Petro Porochenko entretient une spirale de corruption et d’autoritarisme. Et le voilà qui emprisonne ses opposants”. Elle-même avait passé 2,5 ans en prison, à la suite d’un procès politisé, orchestré par Viktor Ianoukovitch. En déplacement en Lituanie, Petro Porochenko se déclare “le premier choqué d’apprendre que Mikheïl Saakachvili ait pu être financé par le pays agresseur, la Russie”. Il nie toute implication dans les mésaventures de son adversaire, et appelle à un procès “transparent, équitable et juste”.

Ce 10 décembre, c’est pourtant pour exiger la destitution du Président que les manifestants sont dans la rue. “Peut-être que Porochenko voulait changer le pays et faire en sorte que l’on vive mieux ici. Mais il a échoué!”, harangue Sandra Roelofs. Des milliers de mains lui répondent, en brandissant le “V” de la victoire, signe distinctif de “Misha” depuis le 5 décembre. “Porochenko, tu aurais du réfléchir avant”, s’emporte le député indépendant Volodymyr Parasiouk. “Il est trop tard, la rue est contre toi”. La mobilisation est cependant restée modeste. Sous une forte chute de neige, un cortège s’est formé de Maïdan à la prison de Mikheïl Saakachvili, et au bureau du Procureur. Les manifestants se sont contentés d’agiter des drapeaux et de scander une série de slogans, avant de se disperser.

De fait, le mouvement de soutien à Mikheïl Saakachvili ne fait pas l’unanimité parmi les opposants au régime. “Je ne me reconnais pas dans cette revendication de la destitution de Porochenko”, avance Daria Kaleniouk, directrice du Centre d’Action contre la Corruption (Antac). “Et je ne veux pas m’associer à des paramilitaires, qui pourraient user de méthodes radicales”. Les vétérans de guerre du camp près du Parlement, pour beaucoup associés au bataillon “Donbass”, ne font pas mystère de leur détermination à recourir à la force, “en cas de provocation des autorités”.

Le samedi 9 décembre, jour international contre la corruption, Daria Kaleniouk participait par contre à une manifestation de “l’AutoMaïdan”. Cette organisation a mobilisé un long cortège de voitures pour se rendre à la villa de Iouriy Loutsenko, à 20 kilomètres de Kiev. “L’arrestation de Saakachvili, c’est inquiétant”, poursuit Daria Kaleniouk. “Mais les attaques de Loutsenko contre les acteurs de la lutte anti-corruption, c’est pire”. Ces dernières semaines, les autorités politiques et judiciaires ont protégé la direction controversée d’une agence de prévention de la corruption et ont destitué le chef, intègre, lui, du comité parlementaire anti-corruption. Ils ont aussi ouvert une enquête contre Artem Sytnyk, directeur du NABU, l’agence anti-corruption la plus efficace et indépendante, et révélé l’identité de plusieurs de ses agents travaillant sous couverture. Iouriy Loutsenko a aussi exprimé son mécontentement vis-à-vis du FBI américain, qui aurait initié des coopérations illégales avec le NABU.

Artem Sytnyk assure n’avoir agi que dans la limite de ses prérogatives. Les attaques contre son agence témoigneraient d’un “réflexe de survie d’une élite corrompue”, que les enquêtes et arrestations spectaculaires du NABU menacent. Le 7 décembre, Artem Sytnyk a échappé de peu à sa démission par le Parlement. Une initiative des parlementaires a été abandonnée suite aux menaces occidentales d’une suspension de toute assistance financière à l’Ukraine. Selon certains analystes, l’Union européenne aurait même pu suspendre le régime de libéralisation des visas Schengen. “S’ils étaient allés jusqu’au bout, cela aurait été un point de non-retour”, souffle Daria Kaleniouk. “Le NABU est sauvé pour cette fois. Mais ils vont revenir à la charge”.

Ce 9 décembre, AutoMaïdan a rassemblé 300 voitures, soit “notre manifestation la plus importante depuis nos visites à la villa de Viktor Ianoukovitch, en 2014!”, s’enthousiasmait l’une des organisatrices à son micro. “On sait comment ça a fini. J’espère que le pouvoir a bien compris le message!” Mais du pouvoir, aucune réaction n’est venue. Contrainte par une faible mobilisation populaire, l’opposition est morcelée, et n’a que peu de prises sur l’espace politique. Peu espèrent des changements concrets avant l’élection présidentielle de 2019.

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