RFI: Les employeurs ukrainiens sans employés?

 

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 01/02/2018

Lancement: Les employeurs ukrainiens ne trouvent plus d’employés! C’est un constat alarmant, évidemment exagéré; mais il trahit un nouveau pic d’émigration à partir de cette république post-soviétique. Certaines estimations placent à plus d’un million le nombre d’Ukrainiens travaillant dans la Pologne voisine. Dans certains secteurs, les entrepreneurs doivent ralentir leur activité faute de personnes à recruter. Et en Ukraine, le phénomène fait sensation dans les médias, et sur les réseaux sociaux… A Kiev, Sébastien Gobert

Photo: Niels Ackermann / Lundi 13

6h du matin, c’est le début de l’émission “Petit Déjeuner” sur la chaîne de télévision 1+1.

Et malgré l’heure matinale, le présentateur lance un débat très sérieux, avec son invité, l’entrepreneur Valeriy Pekar.

Valeriy Pekar: Beaucoup d’entrepreneurs et d’employés s’en vont. Je veux rappeler à nos téléspectateurs qu’il y a plus de 200.000 postes qui ne sont pas occupés aujourd’hui sur le marché du travail. Je connais beaucoup d’entrepreneurs qui cherchent des dizaines, des centaines, voire des milliers d’employés.

Le présentateur alimente le débat avec des citations tirées des réseaux sociaux. Depuis plusieurs semaines, une vaste succession de posts reprend le hashtag “PovitriaEmigratsii – le vent de l’émigration” pour commenter un phénomène inédit: les entrepreneurs ukrainiens peinent à recruter des nouveaux employés. Le présentateur s’interroge.

Présentateur: On a toujours parlé d’émigration depuis l’indépendance de l’Ukraine. On y était habitués. Pourquoi aujourd’hui le phénomène prend tellement d’ampleur?

Pour Valeriy Pekar, le phénomène s’explique par une lassitude des Ukrainiens, après la révolution de 2014.

Valeriy Pekar: Parce que ça fait trois ans que l’Etat entreprend des réformes structurelles. Et que l’effet de ces réformes structurelles, on ne le sent tout simplement pas. Les gens attendaient que les conditions de vie s’améliorent. On voit des signes de reprise économique, d’amélioration de la situation macro-économique. Il y a des signaux très positifs. Mais Les gens ne le sentent pas encore dans leur porte-monnaie.

Et pour cause. Confrontée à une guerre d’usure dans ses régions Est, l’Ukraine souffre  d’une très grave crise économique depuis 2014. Le salaire moyen s’élève à environ 250 euros, et il est constamment réduit par la dévaluation régulière de la monnaie par rapport à l’euro et au dollar.

L’émigration est donc un choix économique très pragmatique. A l’Organisation Internationale des Migrations, l’OIM, à Kiev, l’experte Anastasia Vynnychenko confirme la tendance.

Anastasia Vynnychenko: Le nombre de départ des Ukrainiens ne faiblit pas. En fait, il y en a de plus en plus.  Une étude de l’Organisation internationale des migrations le confirme. Nous estimons que  915.000 Ukrainiens sont déjà partis pour trouver du travail ailleurs. Et on estime qu’en Ukraine il y a potentiellement 12% de la population qui pourrait aller chercher du travail ailleurs. 

Ailleurs, ça veut dire la Russie et les pays de l’Union européenne; en premier lieu la Pologne voisine. Elle-même pays d’émigration, elle souffre actuellement d’un manque de main d’œuvre: des maçons, des techniciens, des ouvriers, ou encore des plombiers. Selon l’OIM, ils seraient entre 200.000 et 500.000 Ukrainiens à y travailler. Certaines estimations relayées dans les médias placent la barre à plus d’un million de personnes. Elles peuvent y gagner entre 500 et 800 euros, soit deux fois plus que pour des emplois similaires en Ukraine.

Depuis juin 2017, les Ukrainiens bénéficient d’un régime de libéralisation des visas Schengen: ils peuvent se déplacer librement dans la plupart des pays européens pendant 90 jours. Les critiques établissent facilement un lien entre cette libéralisation et la hausse de l’émigration. Mais Anastasia Vynnychenko tempère: les Ukrainiens respectent dans leur majorité les conditions fixées par les Européens.

Anastasia Vynnychenko: Il n’empêche que la libéralisation du régime de visa facilite le contact avec les employeurs, et la recherche de travail. Dans le cadre de leur durée légale de séjour, ils peuvent passer leur temps à chercher un emploi. Et ensuite, soit revenir, soit rester sur place pour faire les documents nécessaires. Chaque cas est particulier. Mais on peut dire que la libéralisation du régime de visa peut conduire à une plus forte émigration de travail depuis l’Ukraine. 

Pendant longtemps, l’émigration ukrainienne a été perçue comme un facteur de développement: les migrants y gagnent en qualification et renvoient une partie de leurs revenus au pays. L’Ukraine, grand pays de 46 millions d’habitants, semblait être en mesure d’encaisser cet exode de main d’œuvre.

Or la situation actuelle inquiète. Les entrepreneurs ukrainiens en premier lieu. Mais aussi les investisseurs étrangers, désireux de s’installer dans le pays. Olha Syvak est la directrice du département des investissements de la ville de Lviv, à l’ouest de l’Ukraine.

Olha Syvak: C’est une des premières questions que nous posent des investisseurs étrangers, quant aux conditions de leur installation ici. La disponibilité des travailleurs, la taille du bassin d’emploi, les qualifications des demandeurs d’emplois… 

Olha Syvak a vu beaucoup d’Ukrainiens quitter le pays, temporairement ou de façon définitive. Elle se veut optimiste. Pour elle, c’est aussi aux investisseurs d’adapter leurs stratégies.

Olha Syvak: Beaucoup de sociétés d’Europe de l’ouest se font une mauvaise idée du niveau des salaires en Ukraine. Ils nous voient comme un pays très peu développé, et croient qu’il suffit de payer 100 euros par mois pour embaucher des employés. 100 euros par mois, il faut l’oublier, ça n’existe pas. Mais pour 300 euros par mois, on peut recruter du personnel compétent. 

Certains secteurs sont plus touchés que d’autres, comme  l’observe Iouriy Samets, chef d’une petite entreprise familiale d’une quinzaine d’employés à Lviv.

Iouriy Samets: Dans le secteur du transport routier, c’est assez sérieux. Parce que le secteur dépend de l’activité des entreprises et du prix du pétrole. Et vu que l’activité est en berne, et que la monnaie ukrainienne est en dévaluation, il est difficile pour les patrons de payer le transport et les employés. Je sais que beaucoup de chauffeurs ukrainiens travaillent à l’étranger.

Pour lui, fabricant de chemises, la situation n’est pas la plus facile, mais il assure trouver suffisamment d’employés pour faire tourner son entreprise. Beaucoup de migrants, selon lui, commencent déjà à déchanter de leurs séjours en Pologne.

Iouriy Samets: Petit à petit, ils reviennent à la maison. Parce que ça coûte de l’argent de vivre là-bas, de faire la navette entre leurs familles ici et le travail là-bas. Au bout du compte, entre un salaire de 500 euros là-bas et 300 euros ici, il n’y a pas une grande différence. 

Et lui aussi, il se veut optimiste.

Iouriy Samets: J’ai ouvert une école, avec 2 autres sociétés. C’est-à-dire un centre de formation pour des cadres et ingénieurs. Nous allons préparer nos futurs employés, en leur expliquant que l’on peut très bien gagner sa vie ici, que nous offrons des emplois de qualité…

L’Ukraine, comme l’ensemble de l’Europe post-communiste, subit un déclin démographique dramatique, exacerbé par une émigration conséquente. Est-ce une fatalité, ou une opportunité? Les entrepreneurs du pays ne cessent de se poser la question.

Ecouter le reportage ici

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