Il n’y aura pas d’aéroport “Savchenko”

Version longue d’un article publié sur le site de Libération, le 23/03/2018

“Quand je pense à tout le mal que le pays s’est donné pour la sortir des prisons russes… Certains pensaient même rebaptiser un aéroport en ‘Savchenko’…” Sur son profil Facebook, l’ex-député ukrainien Oleksiy Davidenko s’est répandu en insultes, après la présentation d’une série de preuves accablantes contre Nadia Savchenko. Selon le Procureur Général, l’ancienne pilote de l’armée, aujourd’hui parlementaire, préparait un coup d’Etat sanglant. Elle et ses complices auraient prévu d’attendre une allocution officielle du Président Petro Porochenko au Parlement, de jeter des grenades dans l’hémicycle, d’achever les survivants à l’arme automatique, et bombarder le centre de Kiev au mortier. La jeune femme, 36 ans, a été arrêtée, le 22 mars.

Rares sont les chutes aussi spectaculaires. Prisonnière de guerre en Russie de 2014 à 2016, Nadia Savchenko avait fait preuve d’une détermination farouche à défendre ses droits, et à refuser tout compromis. Elle était devenue le symbole de l’agression du Kremlin contre l’Ukraine. Une vaste campagne de soutien, en Ukraine et à l’étranger, en avait fait en une sorte de “Jeanne d’Arc” nationale, potentielle rivale de Petro Porochenko à un scrutin présidentiel. Après sa libération en été 2016 et sa prise de fonction en tant que députée, son tempérament intempestif, ses prises de position radicales, ou encore ses allusions antisémites avaient rapidement échaudé l’opinion publique.

A force d’appeler à une refonte complète du système politique et à vilipender ses pairs parlementaires comme “tous pourris et paresseux”, Nadia Savchenko avait de même érodé ses soutiens politiques. Ioulia Timochenko, qui l’avait placé en tête de liste de son parti “Batkyvshyna” aux élections d’automne 2014, l’en a exclu dès décembre 2016. Le 22 mars, c’est presque avec soulagement que 268 parlementaires ont voté pour autoriser son arrestation.

“Que l’on aime Petro Porochenko ou non, que l’on prête foi aux enquêtes du Procureur Iouriy Loutsenko ou non, Nadia Savchenko est dangereuse”, s’est ainsi fendu le député réformateur Moustafa Nayyem. De fait, l’ancienne pilote ne nie pas les accusations portées contre elle. Elle avait même soutenu publiquement l’idée d’un coup d’Etat militaire, et joué la provocation dans ses interventions publiques. Le 22 mars, elle s’était ainsi présentée au Parlement avec une grenade… Pas l’arme, mais le fruit. “On peut être patriote et criminel, ça arrive”, a constaté Dmytro Kuleba, un représentant du ministère des affaires étrangères. “Il ne faut pas pour autant regretter d’avoir tant oeuvré pour sa libération en 2016. Nadia Savchenko est une citoyenne ukrainienne et il fallait la sortir des geôles russes (…) Aujourd’hui, il s’avère qu’elle préparait un grave crime, et elle doit en répondre devant la justice”.

De fait, les charges sont prises aux sérieux. Le Procureur Général Iouriy Loutsenko est certes connu pour ses accusations farfelues et ses “paniers de preuves” plus ou moins convaincantes. Mais ce 22 mars, il a présenté une séries d’éléments relativement convaincants, notamment une séquence vidéo très nette, et accablante. Nadia Savchenko y affirme, dans une conversation avec d’autres personnes, vouloir “éliminer physiquement” l’ensemble de l’exécutif. “Tous en un coup. C’est le seul moyen”.

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Capture d’écran d’une vidéo exhibée par Iouriy Loutsenko, le 22 mars.

Si elle ne nie pas le fond des accusations , l’ancienne pilote de chasse dénonce pourtant, de son air de défi habituel, les charges de Iouriy Loutsenko comme “une manipulation politique et surréaliste”. Les interrogations sont en effet nombreuses. “Si les enquêteurs avaient eu vent de la tentative d’attaque depuis 6 mois, pourquoi ont-ils ont attendu aussi longtemps avant de l’arrêter?”, interroge la journaliste polémique Svitlana Kriouvka. Dans l’affaire figure un seul autre suspect, l’ancien négociateur d’échanges de prisonniers Volodymyr Rouban, arrêté le 8 mars. Peut-on vraiment imaginer qu’ils comptaient décapiter l’exécutif à eux deux? “Savchenko est folle, tout le monde le sait depuis longtemps. Mais quid des autres conspirateurs? Pourquoi n’y-a-t-il pas d’autres arrestations?”, s’indigne Iouriy Kasianov, un célèbre volontaire actif dans le Donbass depuis 2014. En filigrane, l’idée d’un règlement de comptes ciblé, en amont de la campagne présidentielle de 2019, et d’un signal envoyé aux opposants du pouvoir.

Derrière les personnalités de Nadia Savchenko et Volodymyr Rouban se tiendrait ainsi le sulfureux Viktor Medvetchouk. Proche de Vladimir Poutine, il a oeuvré comme l’éminence grise de plusieurs régimes, et l’un des principaux partisans d’une unité ukraino-russe. Dans le contexte de guerre actuel, il s’est imposé comme négociateur incontournable dans l’échange de prisonniers, et en est devenu un intermédiaire privilégié entre Petro Porochenko et Vladimir Poutine. A supposer que les liens entre Nadia Savchenko et Viktor Medvetchouk soient prouvés, l’esclandre actuel pourrait signifier un changement d’attitude vis-à-vis de cet acteur controversé, et indéboulonnable, de la politique ukrainienne.

L’arrestation de Nadia Savchenko peut aussi être perçue comme un avertissement  lancé aux partisans d’un coup de force contre l’exécutif. Vétérans de guerre et mouvements ultra-nationalistes agitent régulièrement cette menace. Les autorités la prennent visiblement au sérieux. Mais, fidèles à leurs habitudes, elles nient l’existence d’une contestation ukraino-ukrainienne, et la relèguent au rang d’une provocation russe. Ce 22 mars, le Président Petro Porochenko a ainsi félicité ses services de sécurité d’avoir démasqué une “5ème colonne”, et déjoué une “opération spéciale russe contre l’Ukraine”. D’une héroïne nationale, Nadia Savchenko est donc devenue une agent de l’ennemi. Il en serait ainsi de quiconque qui oserait prendre les armes contre le gouvernement central.

La veille de son arrestation, le 21 mars, 80% du public d’une émission sur la chaîne d’opposition “NewsOne” considérait Nadia Savchenko comme une héroïne,  et une victime de persécution politique. Le tout sous un tonnerre d’applaudissements. Le 23 mars, l’accusée apparaissait dans une cage de salle de tribunal, et assurait, l’air hautain, que “les conditions de détention en Ukraine sont pires que celles de l’ennemi (la Russie, ndlr.)”. Tout porte à croire que ce nouveau procès sera instrumentalisé par une partie de l’opposition politique, en vue des campagnes électorales de l’année 2019. Il est néanmoins peu probable qu’elle bénéficie d’une campagne de soutien aussi massive qu’auparavant, maintenant qu’elle croupit dans une cellule… ukrainienne.

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Source: Capture d’écran d’un Live Stream de Radio Svoboda

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