La France Agricole: Renaissance d’une agriculture sur la ligne de front ukrainienne

Reportage publié dans La France Agricole, le 05/04/2018 (accès abonnés). Une autre version du reportage a été diffusée dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 10/04/2018

Dans l’est de l’Ukraine, ce n’est pas la paix. Des duels d’artillerie se poursuivent toujours. Pas tout à fait la guerre non plus. La région est toujours coupée en deux entre le territoire sous les contrôles du gouvernement et les républiques séparatistes auto proclamées de Donetsk et Louhansk. Dans cette désorganisation totale , la vie tente de reprendre son cours. C’est le cas le long de la ligne de front. Un programme d’investissement veut faire redémarrer l’économie locale. C’est le reportage de Sébastien Gobert.

Sur les routes de terre défoncés, la voiture se fraie un chemin à travers les maisons du vieux Avdiivka. Ici, c’est un quartier résidentiel de pavillons. Beaucoup sont abandonnés. Vira Burnasheva et son mari Stanislav Boutko s’arrêtent devant l’un d’eux et nous invitent à l’intérieur.

Dans la cour, des travaux, et un air de neuf sur les bâtiments. Vira et son mari  construisent leur nouvelle vie professionnelle. Une serre , dans laquelle ils feront pousser des fruits et légumes 

Vira: Ici, il y aura des courgettes. Là, des poivrons. Là-bas, des tomates… Je sais qu’on va réussir. Je le sens. 

Vira et son mari sont originaires d’Avdiivka, à une trentaine de kilomètres de la grande ville de Donetsk. Vira a vécu et travaillé plusieurs années en Italie. Mais c’est ici qu’elle veut construire un avenir pour ses deux enfants, âgés de un et quatre ans.

Pourtant cela ne va pas forcément de soi…

Vira: Ici, il n’y avait rien. Rien que des ruines… Et vous voyez cette colline, au bout du jardin… C’est la ligne de front. Donc à moins d’un kilomètre d’ici. 

 

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Le conflit qui déchire le Donbass depuis 2014 s’est arrêté juste aux portes d’Avdiivka, sur son flanc sud. La ville est  toujours la cible des duels d’artillerie qui persistent. Les Boutko-Burnasheva ont d’ailleurs perdu leur  ancienne serre dans les bombardements 

Aujourd’hui, ils prévoient la construction de 3 serres, en plus de celle qui est presque terminée, pour y cultiver des produits agricoles et les vendre aux commerces locaux. C’est Stanislav qui s’occupe de la plupart des travaux.

Stanislav: Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau. J’ai tout rebranché moi-même, installé le chauffage. Comme ça la serre pourra fonctionner toute l’année. 

Quand ils parlent de leur projet, les Boutko-Burnasheva ont encore du mal à croire que cela devienne réalité, et qu’on les ait soutenu dans leur folle aventure sur la ligne de front.

Vira: On voulait démarrer une activité. On a entendu parler de ce programme “Kourkouly”, qui subventionne des projets sans obligation de rembourser. L’important, c’est notre force, notre énergie, et notre enthousiasme. Personne autour de moi n’y a cru, ils se sont dit que ce n’était pas pour eux. Moi, je me suis dit “pourquoi pas”? 

Et ça a marché. Le programme “Kourkouly” a été initié par l’administration régionale pour soutenir des entrepreneurs locaux et  faire redémarrer une économie sinistrée. “Kourkouly”, vient du mot  Koulak en russe,  un mot qui désignait à l’époque soviétique des petits fermiers jaloux de leur propriété privé et qui pouvaient finir au goulag. Les temps ont changé , le terme n’est plus insultant . C’est même ce que veulent promouvoir les autorités

Aujourd’hui, le gouverneur de région, Pavlo Jebrivskiy veut en faire une marque de fierté.

Pavlo Jebrivskiy: Les Kourkouly ukrainiens de Donetsk, ce sont des propriétaires. C’est l’antipode du fermier collectivisé. On a perdu le sens de la propriété, et donc des responsabilités, en 70 ans d’Union Soviétique. On doit aujourd’hui le re-développer. Un citoyen responsable et entreprenant, c’est la base même de la démocratie.

Depuis le lancement du programme en mai 2017, 107 projets ont reçu l’équivalent de 923.000 euros. Les Boutko-Burnasheva ont été soutenus à hauteur d’environ 5800 euros, qu’ils ont complété par 2100 euros tiré de leur poche. Et ils se sont lancés.

Loin de se réduire à une initiative de jeunes gens enthousiastes, la construction des serres s’inscrit aussi dans un plan concerté. Le Donbass dispose de larges terres arables, mais l’agriculture est à l’arrêt , la pollution dramatique et le conflit toujours menaçant. Les belligérants ont aussi éparpillé des milliers de mines anti-personnel et anti-chars dans les champs, ce qui n’arrange rien. Vira sait donc exactement ce qu’elle fera de ses courgettes et tomates.

Vira: Les commerçants locaux attendent nos produits! Ils en ont même besoin. Pour l’instant, ils vont se fournir très loin d’ici, parfois à plus de 500 kilomètres! Ca leur revient très cher. 

Moins bavard, Stanislav n’en est pas moins enthousiaste. Il parle déjà de  ses futurs projets dans le Donbass, une région qu’il ne quittera pas 

Stanislav: On n’a jamais voulu partir. C’est notre maison, on est bien ici. Il y a des gens qui nous soutiennent, moralement ou matériellement. Pourquoi partir? La guerre ne nous a pas arrêté, alors rien ne nous arrêtera maintenant! 

Les Kourkouly de la ligne de front n’arrêteront pas les combats à eux seuls. Mais ils sont les symboles d’une région qui tente de réinventer des perspectives, à moins d’un kilomètre de la guerre.

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