La Croix : L’Ukraine lance la réforme de son système de santé

Article publié dans La Croix le 26/04/2018

Docteur à l’hôpital nº 5 de Kiev, Andrii Dyjnak ne remarque plus les équipements vétustes, l’absence de chauffage dans certains couloirs ou le carrelage qui craquelle sous les pas. Son exaspération transpire lorsqu’il pointe du doigt l’obligation de remplir tous les dossiers médicaux à la main ou lorsqu’il doit remplacer une intraveineuse lui-même car l’infirmière de garde n’y parvient pas. « Je suis obligé de faire énormément de choses qui ne sont pas de ma responsabilité, soupire-t-il. Du coup, je n’ai pas le temps de soigner correctement. Ce qu’on fait ici ce n’est pas de la médecine, c’est de la survie. »

Malgré un accès aux soins gratuit garanti par la Constitution, la déliquescence du système de santé ukrainien, rongé par la corruption et le manque de moyens, n’est pas neuve. Mais en dépit de l’urgence, toutes les tentatives pour le modifier sont jusqu’ici restées lettre morte. Signe de la sensibilité du sujet, 22 ministres de la santé se sont succédé au poste en 27 années d’indépendance. La révolution de 2014 a rebattu les cartes et placé à la tête du pays un gouvernement réformiste soutenu par les Occidentaux. L’actuelle ministre de la Santé, Ouliana Suprun, a ainsi pu lancer la plus ambitieuse réforme du système de santé qu’a connue le pays, votée en octobre dernier après des mois de tractations.

« Nous changeons de système »

Ce terme de réforme, la ministre le rejette : « Je parle plutôt de transformation, parce qu’on ne se contente pas de modifier un système existant, nous changeons de système », déclare-t-elle. Il s’agit en effet de passer d’un système ultra-centralisé, inefficace, hérité de l’Union Soviétique, à un fonctionnement inspiré des systèmes de santé européens, notamment britanniques, français et espagnols. Le premier volet de la réforme vient de démarrer, en avril, avec la création du concept de médecin traitant, jusque-là quasi inexistant en Ukraine.

La nouvelle législation transforme aussi radicalement le financement du système de santé ukrainien : au lieu d’un salaire fixe très bas (environ 250 € par mois), les généralistes ukrainiens seront désormais payés en fonction du nombre de patients traités, afin d’améliorer le suivi des patients, d’augmenter les revenus déclarés des docteurs, et de favoriser la transparence tout en décourageant les pots-de-vin. La réforme s’étendra l’an prochain aux médecins spécialisés et aux hôpitaux sur le même principe, « l’argent suit le patient »,érigé en slogan par le ministère de la Santé.

Une réforme soutenue par près de 65% par la population

Comme d’autres initiatives visant à la modernisation du pays et son rapprochement avec l’UE, cette réforme fait face à d’importantes résistances, que les défenseurs de la loi attribuent aux milieux d’affaires, notamment les groupes pharmaceutiques qui ont profité de la corruption endémique jusque-là pour s’enrichir. La population, elle, soutient la réforme à près de 65 %, selon un sondage réalisé en janvier.

L’inquiétude est néanmoins bien réelle, notamment chez les médecins. À Odessa, Svetlana Boulatova ne masque pas son malaise. Cette généraliste travaille dans une clinique publique du centre-ville regroupant plusieurs dizaines de médecins traitants. « C’est une très bonne réforme, notamment pour nos patients, dit-elle mais il faut tout détruire pour construire quelque chose de nouveau, ce qui rendra les choses très difficiles pour tout le monde. »

Leave a Reply

%d bloggers like this: