Etudes: En Ukraine, le passé toujours vivant

Article d’analyse, publié dans la revue Etudes, numéro de mai 2018

La lecture de l’histoire ukrainienne est très différente selon qu’on se situe à Kiev ou à Moscou. En Russie, le discours officiel tend à considérer l’Ukraine comme une partie de la grande nation russe. En Ukraine, on voit s’affirmer une lecture qui fait l’impasse sur l’époque soviétique, au risque de valoriser des courants nationalistes extrémistes.
Babi Yar s’est enfin couverte de couleurs. Dans les allées verdies du parc, familles et badauds déambulent en s’émerveillant des arbres en fleurs, comme pour conjurer les frustrations d’un hiver que l’on a cru interminable. Difficile d’imaginer que, sous les pelouses où se roulent les enfants, gisent entre 100 000 et 150 000 morts. Les 29 et 30 septembre 1941, des groupes d’intervention nazis exécutèrent ici 33 771 personnes, principalement des Juifs. Le ravin sert de fosse commune pendant les années de guerre, avant d’être comblé. Babi Yar est le plus important massacre de la « Shoah par balles ».
Au fil du temps, ce nom sinistre est aussi devenu révélateur d’un problème de traitement de l’Histoire, et de la mémoire, en Union soviétique puis en Ukraine indépendante.Un premier monument, érigé sur le tard, en 1976, a rendu hommage aux victimes soviétiques de la tragédie, sans distinction religieuse ou ethnique. Il a fallu attendre la dislocation de l’URSS en 1991 pour ériger une série de monuments distincts les uns des autres. A la mémoire des victimes juives, mais aussi des chrétiens orthodoxes, des nationalistes ukrainiens, des Roms, ou encore des enfants, tous assassinés à Babi Yar. En 2016, le président Petro Porochenko a relancé le projet d’un vaste complexe mémoriel, qui établirait une unité de mémoire entre ces catégories de victimes.
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Babi Yar, Mars 2018

Des palissades dressées dans le parc témoignent de l’amorce de travaux, en prévision d’une inauguration en 2021. Les divergences conceptuelles restent néanmoins profondes. Faut-il y commémorer la seule tragédie juive de la Shoah? En faire un lieu d’unité des mémoires communautaires et religieuses? En faire un mémorial des souffrances ukrainiennes du XXe siècle ? Y évoquer la participation ukrainienne aux massacres, au risque d’alimenter la machine de propagande russe? Le débat fait rage. Babi Yar est l’un des nombreux symboles qu’en Ukraine, l’Histoire est bien vivante.
A la suite de la Révolution de la dignité, en hiver 2014, et dans le contexte de la guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou, le pays s’est engagé dans une révision profonde de son historiographie officielle, et de la gestion de mémoires souvent opposées. Les discussions, débats et contentieux dépassent largement le simple cercle des historiens. L’objectif de cet article n’est pas de trancher les disputes académiques, mais plutôt d’en montrer les implications politiques et géopolitiques. De fait, l’Histoire et les enjeux de mémoire qui lui sont liés revêtent une dimension existentielle dans une Ukraine en transformation profonde.

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