La Croix : Dans la mer d’Azov, la tension monte entre Russes et Ukrainiens

Article publié le 20/07/2018 dans La Croix.

« Nouvelle annexion »« crise majeure »… Les médias ukrainiens ne mâchent pas leurs mots pour décrire la montée des tensions entre la Russie et l’Ukraine dans la mer d’Azov. Depuis quelques semaines, activistes et officiels dénoncent le nombre croissant de navires arraisonnés par les gardes-frontières russes dans cette mer connue pour sa faible profondeur (13 mètres en moyenne).

« Nous ne tolérerons pas la capture illégale de navires ukrainiens ou étrangers se dirigeant vers des ports ukrainiens », s’est indigné le président Petro Porochenko, le mardi 17 juillet. D’après Kiev, au moins 148 navires auraient été inspectés par les autorités russes depuis fin avril.

La mer d’Azov, connectée à la mer Noire par le détroit de Kertch, a pris des allures de nouveau front dans le conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Pas d’affrontement direct, malgré le déploiement en juin de deux corvettes lance-missiles russes et l’annonce par l’Ukraine d’exercices militaires dans la région : le bras de fer se fait à coups d’inspections et de détentions de navires.

Un « blocus » russe dénoncé par Kiev

L’arrestation par l’Ukraine de l’équipage d’un chalutier russe dans la mer d’Azov le 15 mars a ainsi été le point de départ d’une rocambolesque dispute diplomatique pendant laquelle le consulat russe a tenté à plusieurs reprises d’exfiltrer les pêcheurs vers la Crimée. Le 4 mai, c’était au tour de la Russie d’arrêter un équipage ukrainien en mer Noire.

Mais le véritable catalyseur de la crise reste l’inauguration en mai du pont reliant la Crimée à la Russie. Pour Mykhailo Samus, expert militaire ukrainien,« le pont de Kertch est un nouvel outil de la Russie pour contrôler la navigation dans la mer d’Azov ».

Kiev dénonce aujourd’hui un « blocus » qui vise, d’après le ministre des infrastructures, à « détruire l’économie des deux principaux ports » de la région. Andrii Klymenko, directeur du site d’information Black Sea News, y évoque des « délais délibérés » pour les navires passant le détroit de Kertch à destination de ports ukrainiens : d’une à deux heures en temps normal, l’attente atteindrait régulièrement 24 voire 72 heures. « À cause des tactiques de la Fédération de Russie, un navire peut perdre jusqu’à quatre jours, ce qui cause des pertes majeures », affirme-t-il.

« La Russie a le contrôle de la mer d’Azov »

Du côté de Moscou, l’intensification des inspections est expliquée par la nécessité de protéger le nouveau pont. « C’est un projet qui a coûté plusieurs milliards à la Russie et dont le poids symbolique est très fort, explique Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe et spécialiste de la géopolitique de la mer Noire. Les Russes prennent la menace de sabotage très au sérieux. »

La quasi-hégémonie russe dans la région complique les choses pour Kiev. Car si un accord signé en 2004 décrit la mer d’Azov comme une mer intérieure commune à la Russie et à l’Ukraine, permettant aux navires des deux pays d’y opérer librement, l’annexion de la Crimée a radicalement changé la donne. « Aujourd’hui, la mer d’Azov est de facto une mer intérieure russe, leur liberté de navigation est totale » affirme Igor Delanoë. « La Russie a le contrôle de la mer d’Azov », abonde Mykhailo Samus.

L’État ukrainien hésite toujours, lui, quant à la réponse à apporter. Le président Petro Porochenko a annoncé avoir demandé à son État-major de « prendre des mesures » pour « cesser les provocations russes dans la mer d’Azov ». Sans apporter plus de précisions.

Fabrice Deprez, correspondant à Kiev (Ukraine)

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