La Croix : Lviv, au croisement des mémoires

Version longue d’un article publié par La Croix le 26/07/2018.

 

Debout dans la salle de prière décrépite et jonchée de sacs de ciment de la synagogue Jakob Glanzer Shul de Lviv, Sasha délie brièvement l’histoire de sa famille. Comme la majorité des locaux, la famille de Sasha ne vivait pas à Lviv à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, mais est arrivée après le conflit. Elle n’a jamais eu l’occasion de prier dans la synagogue où Sasha se tient aujourd’hui : l’une des dernières ayant survécu à l’occupation nazie, elle sera fermée par les Soviétiques en 1962 et transformée en salle de gym. Sasha Nazar travaille depuis sept ans pour rénover la synagogue, avec l’espoir d’en faire un centre culturel où les visiteurs pourraient naviguer entre les maquettes des dizaines de synagogues qui existaient dans la ville jusqu’à l’invasion allemande.

La tâche est ardue, eu égard au manque de moyens et au désintérêt des autorités. Mais le problème de la sauvegarde de la mémoire à Lviv est autre, pense Sasha : « beaucoup de gens sont arrivés après la guerre, ils ne sont pas d’ici à la base et n’ont pas conscience de l’endroit dans lequel ils vivent ».

« Comme une bombe à neutrons »

Aujourd’hui parfois présentée comme un bastion du nationalisme ukrainien, cette ville de 700 000 habitants à quelques dizaines de kilomètres de la frontière polonaise fut au travers de son histoire un territoire disputé, passant entre les mains des Austro-Hongrois, des Polonais, des Russes, des Allemands puis des Soviétiques. En 1939, Lviv, alors sous contrôle polonais, est un îlot multi-ethnique dans une région peuplée en majorité d’Ukrainiens : les Polonais représentent plus de la moitié de la population de la ville, les Juifs plus d’un quart, et les Ukrainiens seulement 15%.

La ville sera, pendant le conflit, épargnée par les destructions matérielles. Mais l’extermination des juifs de Lviv sous l’occupation nazie, de 1941 à 1944, puis l’expulsion des Polonais par le régime soviétique va totalement changer la structure démographique de la ville. « Comme une bombe à neutrons », note l’historien ukrainien Volodymyr Hrytask, en référence à ce type de bombe capable de tuer les êtres vivants sans toucher aux bâtiments. A bien des égards, Lviv en 1939 et en 1946 sont deux villes différentes.

En 2018, le souvenir de cette transformation tragique peine encore à s’affirmer. Les discussions sur le passé multi-ethnique de la ville ont récemment connu un gain de popularité, comme l’atteste une toute nouvelle exposition sur l’héritage juif local au musée ethnographique de Lviv, habituellement consacré au folklore ukrainien. Dans la vieille ville, difficile de marcher longtemps sans tomber sur une inscription en yiddish ou en polonais, tandis que les restaurants cherchant à reproduire l’esthétique d’avant-guerre se trouvent à tous les coins de rue. Et même si une partie importante du patrimoine, comme la synagogue Jakob Glanzer Shul, reste aussi peu connue que délaissée, « il y a eu du progrès » veut croire Sasha. « Chez les jeunes notamment, il y a plus d’intérêt ».

Le tabou de l’Holocauste

La Seconde Guerre mondiale reste elle une période sensible, un croisement de mémoires difficiles à réconcilier. Au « musée des victimes de régimes d’occupation » (au nombre de trois, précise la pancarte à l’entrée : polonais, nazi et soviétique), la majorité de l’espace est consacré à ce qui reste sans doute l’évènement le plus ancré dans la mémoire locale : l’exécution par la police secrète soviétique de plusieurs milliers de prisonniers, dont de nombreux nationalistes ukrainiens, lors de la retraite soviétique face à l’offensive allemande de juin 1941. Quelques jours plus tard, près de 4000 Juifs seront assassinés dans un pogrom déclenché par l’arrivée des troupes allemandes dans la ville. Dans le musée, nulle trace de cet évènement qui marque pourtant le début de la Shoah dans la ville. Une vidéo granuleuse montre les corps sans vie de prisonniers transportés par des civils. « Ce musée est une horreur » lance, lapidaire, Vasyl Rasevych, historien ukrainien vivant à Lviv. « Et cette vidéo est diffusée sans aucun contexte, sans expliquer qu’il s’agit d’un film de propagande allemand ni que les civils qui portent les corps sont des Juifs qui seront exécutés juste après ».

Le pogrom de juillet 1941 et l’extermination des Juifs de Lviv restent aujourd’hui presque entièrement absents de la mémoire locale. La faute, pense Rasevych, à des décennies de domination soviétique où la seule mémoire autorisée était celle du sacrifice du peuple soviétique, mais aussi à la résurgence d’un mythe nationaliste qui ne laisse pas de place au souvenir de l’Holocauste : en juillet 1941, des groupes nationalistes aujourd’hui célébré comme des héros de l’indépendance ukrainienne sont en effet parmi ceux impliqués dans le massacre des Juifs de Lviv.

Olha Honchar, jeune directrice du tout nouveau musée « Territoire de la Terreur », située sur l’emplacement de l’ancien ghetto juif, fait partie de ceux qui tentent de rompre ce tabou. « Nous voulons aborder des sujets inconfortables, relancer la discussion » explique-t-elle en faisant faire le tour du musée qui, avec son wagon, mirador et baraques, cherche à reproduire l’univers concentrationnaire. Cet été, en collaboration avec la mairie de Lviv ainsi qu’une autre organisation historique locale, elle lancera une exposition de rue consacrée à l’Holocauste à Lviv. « Très honnêtement », dit-elle avec un rire nerveux, « je m’attends à ce que l’exposition soit détruite. Mais ce n’est pas grave. » Après des décennies d’oubli, placer le sujet dans la rue est déjà un progrès.

Leave a Reply

%d bloggers like this: