RFI: L’Ukraine, à la source des déboires de l’Américain Paul Manafort

Intervention dans la séquence “Bonjour l’Europe, sur RFI, le 12/08/2018

Aux Etats-Unis, les deux procès de Paul Manafort, l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, sont riches en rebondissement, pratiquement chaque jour. Manafort est accusé de fraude financière et fiscale. Ces jugements pourraient donner du grain à moudre au Procureur américain dans l’enquête sur l’ingérence russe dans l’élection de 2016. Toute l’affaire Manafort remonte à son travail en Ukraine pour l’ancien président pro-russe. Depuis Kiev, Sébastien Gobert nous explique le côté ukrainien de cette affaire qui empoisonne la présidence de Donald Trump.

Sébastien, quel est le lien entre l’Ukraine et les déboires juridiques de Paul Manafort?

C’est à cause de l’Ukraine que Paul Manafort avait du démissionner de son poste de directeur de campagne de Trump en août 2016. Des enquêteurs anti-corruption à Kiev avaient retrouvé des dizaines de reçus en papier de sommes très importantes versées à Paul Manafort et à ses collaborateurs. En tout, en estime que l’ancien Président ukrainien Viktor Ianoukovitch et son parti politique lui avaient versé plus de 60 millions de dollars pour services rendus. Des sommes qu’il n’a pratiquement pas déclaré auprès du fisc américain. Au lieu de cela, il les a fait disparaître dans des comptes offshore ouverts à Chypre.

Paul Manafort n’avait pas non plus déclaré son activité de consultant pour une organisation politique étrangère. C’est un autre chef d’inculpation contre lui. Et pourtant, lui et ses collaborateurs ont été très impliqués dans la vie politique ukrainienne ces dix dernières années.

Que faisait Paul Manafort à Kiev?

Je crois qu’on peut dire sans exagérer qu’il avait fait élire Viktor Ianoukovitch en 2010. Le candidat avait une très mauvaise image: corrompu, pro-russe, ignare et incompétent dans les affaires publiques. Paul Manafort avait réussi à changer cette image, et à faire élire Viktor Ianoukovitch. Une fois son poulain arrivé au pouvoir, il avait travaillé à blanchir son régime autoritaire auprès des gouvernements occidentaux, et à salir ses opposants politiques.

Pour ce faire, il avait tissé un solide réseau avec des oligarques ukrainiens, mais aussi visiblement avec des consultants et personnalités politiques russes. On a découvert qu’un oligarque russe proche du Kremlin avait prêté 10 millions de dollars à Paul Manafort en 2010. Cet oligarque est impliqué dans l’enquête sur l’ingérence russe dans les élections, et a été placé sous sanctions par les autorités américaines. Il est donc très tentant de croire que le réseau de Paul Manafort a eu une influence directe dans l’ingérence russe dans les élections.

On imagine que l’affaire est suivie de très près en Ukraine?

Tout à fait. Les Ukrainiens se félicitent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, d’apporter une telle contribution à la vie politique américaine. C’est aussi une manière pour le pays d’en apprendre plus sur les modes de fonctionnement de l’ancien régime, renversé en 2014. Cela étant dit, les enquêteurs ukrainiens sont soupçonnés de ne pas coopérer pleinement avec leurs homologues américains, par peur de compliquer des relations déjà tendues avec l’administration de Donald Trump.

Mais cela ne s’arrête pas là en Ukraine. Un ancien collaborateur de Paul Manafort a récemment affirmé que sa firme a travaillé pour l’actuel Président Petro Poroshenko, dans sa campagne présidentielle de 2014. Cela ternirait son image de Président du changement, alors qu’il s’engage dans une campagne de réélection. L’administration présidentielle admet avoir été en contact avec Paul Manafort, mais dément avoir travaillé avec lui. Ces réponses restent néanmoins assez confuses et incomplètes, et c’est sans compter sur d’éventuels rebondissements dans le procès. On le voit, les affaires Manafort pourraient lourdes de conséquences. Et pas seulement aux Etats-Unis.

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