La Croix : L’armée ukrainienne grignote la « zone grise »

Article publié le 3 août 2018 par La Croix.

La vidéo date d’il y a environ un mois. Publiée le 30 juin, elle a fait ces dernières semaines le tour des réseaux sociaux et des chaînes de télévision ukrainiennes. On y voit, dans un village sur la ligne de front entre les forces gouvernementales et les groupes séparatistes soutenus par la Russie, un militaire en train de grimper sur une échelle pour hisser un drapeau ukrainien au sommet d’un bâtiment. Derrière lui résonne l’hymne national, chanté par un groupe de soldats.

Zolotoe-4, un lieu-dit qui forme l’une des cinq parties du hameau de Zolotoe, a-t-il été « libéré », comme l’ont proclamé plusieurs médias ukrainiens ? « Le terme n’est pas tout à fait exact », nuance Konstantin Mashovets, un activiste régulièrement présent sur le front. « Je parlerais plutôt d’une amélioration de la position tactique des troupes ukrainiennes ». Le ministère de la défense, lui, a parlé début juillet de la « prise de contrôle » du village.

La confusion sur la nature de l’opération ukrainienne illustre la précarité de la situation dans le Donbass, quatre ans après le début d’un conflit qui a fait plus de 10 000 victimes. Zolotoe-4 se situait dans la « zone grise », une étroite bande de terrain qui sépare les positions ukrainiennes et séparatistes. Plusieurs milliers de civils y vivent encore dans des villages sans administration, souvent dépourvus d’eau ou d’électricité et sous la menace permanente des bombardements.

Depuis le début de l’année, l’armée ukrainienne a lancé plusieurs offensives de faible envergure dans cette zone, avançant de quelques kilomètres, se rapprochant au passage des positions séparatistes. Au moins quatre localités sont repassées sous contrôle ukrainien en 2018. Cette progression se fait parfois sans coup férir, comme lors du retour des troupes ukrainiennes à Katerinovka, en février. En mai, l’arrivée de l’armée dans le petit village de Tchigari, encore peuplé par 150 habitants, a été suivie, elle, d’importants duels d’artillerie.Le commandement ukrainien justifie ces avancées dans la zone grise par une nécessité d’occuper des positions plus favorables. « Il n’y a pas de violations des accords de Minsk », affirme Konstantin Mashovets en référence aux accords de paix signés fin 2014 et début 2015, « parce qu’il n’y a pas d’offensive en territoire séparatiste ». D’autres croient déceler une logique plus politique : « Je pense qu’il s’agit essentiellement d’une opération de communication », analyse Oleg Zhdanov, un expert militaire ukrainien. « C’est une manière pour le pouvoir de remonter le moral de la population en montrant que l’armée ukrainienne est capable de succès, qu’elle avance. »

La prise de contrôle de Zolotoe-4 a été abondamment couverte dans les médias ukrainiens, tandis que le ministère de la défense a publié le 5 juillet dernier des photos illustrant le « retour à la normale » dans le village : des soldats ukrainiens y sont présentés discutant avec la population, distribuant des journaux, ou déminant un champ. En février, le président Petro Porochenko s’est, lui, rendu à Katerinovka pour échanger avec les habitants, assurant que le village était devenu « un symbole de paix ». Les observateurs du conflit notent que le rapprochement des lignes ukrainiennes et séparatistes augmente le risque d’escalade militaire. « La proximité entraîne des tensions supplémentaires,constate Alexander Hug, le chef adjoint de la mission d’observation de l’OSCE chargée de veiller au respect du cessez-le-feu. Ils s’observent, et une insulte ou un drapeau hissé sur une position peuvent suffire à provoquer des échanges de tirs. »

L’arrivée du printemps a ainsi coïncidé avec une forte recrudescence des affrontements : 45 personnes, dont 29 civils, ont été tuées depuis le début de l’année, le double par rapport à la même période en 2016. Après un mois de juin pendant lequel au moins sept soldats ukrainiens ont été tués, un nouveau cessez-le-feu est parvenu en juillet à atténuer l’intensité des combats le long de la ligne de front. Sans jamais les stopper entièrement.

Fabrice Deprez

 

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