La Croix : En Ukraine, la société civile se mobilise pour Oleg Sentsov

Article publié par La Croix le 22/08/2018.

Les Ukrainiens tentent d’attirer l’attention sur la situation du cinéaste emprisonné en Russie et en grève de la faim depuis cent jours.

Kiev – De notre correspondant

 

À quelques pas de la galerie d’art Dukat, dans le centre de Kiev, deux phrases taguées plusieurs dizaines de fois sur le trottoir donnent le ton : « Libérez Sentsov » et « Poutine va te faire foutre ». La galerie accueille pendant trois jours l’exposition « La liberté ou la mort » en soutien au cinéaste ukrainien enfermé en Russie. Les œuvres, dénonciations de l’autoritarisme russe et appels à la libération des prisonniers politiques ukrainiens, sont nées d’une initiative sur Facebook appelant plusieurs artistes locaux à réaliser une œuvre par jour de grève de la faim d’Oleg Sentsov.

« Ce n’est peut-être pas une action extrêmement forte, mais c’est celle que je pouvais faire. Je ne pouvais pas ne pas participer », explique Matvei Vaisberg, l’un des peintres exposés.

Arrêté en mai 2014 en Crimée – où il est né il y a quarante-deux ans – et accusé par la Russie de « préparation d’actes terroriste », Oleg Sentsov a été condamné l’année suivante à vingt ans de prison lors d’un procès qualifié de « simulacre cynique » par l’ONG Amnesty International. Aujourd’hui, c’est une figure omniprésente en Ukraine.

Pour l’activiste Nazarii Kravchenko, l’objectif de la mobilisation est double. D’une part, porter depuis l’Ukraine le combat de Sentsov, qui a commencé le 14 mai par une grève de la faim et qui réclame la libération de 64 prisonniers politiques ukrainiens en Russie. D’autre part, maintenir la pression sur le gouvernement ukrainien.

« Cela dépend aussi d’eux », explique-t-il. « C’est important de rappeler aux autorités que nous n’oublions pas. » Le 30 juin, Nazarii Kravchenko était à la tête d’un cortège de supporteurs de foot, dont des ultras du club criméen de Simferopol, venu suspendre une immense banderole portant l’inscription « Oleg, l’Ukraine est avec toi », dans le plus grand stade de Kiev.

La société civile ukrainienne vit au rythme des nouvelles de Labytnangui, le complexe pénal sibérien, à plus de 2 000 km de Moscou, où le cinéaste ukrainien est emprisonné. Le 12 août, l’annonce par une journaliste russe du départ depuis la prison d’un avion qui aurait transporté Oleg ­Sentsov suscita la frénésie des médias ukrainiens, avant la douche froide du démenti quelques heures plus tard. « Une nuit horrible », écrivit le lendemain sur Facebook Natalia Kaplan, la cousine du réalisateur. « Même si vous entendez dire qu’Oleg a été libéré, ne donnez aucune information tant qu’il n’a pas quitté la Russie, ces annonces prématurées ne font qu’empirer la situation. »

La grève de la faim du détenu est certes pour beaucoup dans le regain d’élan de la mobilisation pour sa libération. Mais la figure du cinéaste, né en Crimée et qui avait été l’un des tout premiers arrêtés par la Russie après l’annexion de cette péninsule par Moscou le 18 mars 2014, a aussi contribué à faire de lui un symbole. « Il a surmonté la torture et est parvenu à faire passer son message »,pense Maria Tomak, une journaliste et activiste ukrainienne très impliquée dans le mouvement pour sa libération. « C’est un activiste, pas un radical, il est russophone, il était très intégré dans le milieu du cinéma russe. Ça aussi c’est important. »

En attendant une éventuelle libération ou un échange de prisonniers, la mobilisation continue, en Ukraine et à l’étranger. Plusieurs cinéastes tchèques ont annoncé hier qu’ils entamaient une grève de la faim tournante. Oleksandr Snidalov, un activiste ukrainien basé en Allemagne, organise une manifestation dans ce pays.

À Kiev, Nazarii Kravchenko déambule dans la rue avec une enceinte et un micro en préparation de la prochaine manifestation de soutien. « Notre dernière action ne se fera que lorsque Oleg aura posé le pied sur le territoire ukrainien », assure-t-il résolument.

Fabrice Deprez

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