La Croix : Pour l’Église orthodoxe ukrainienne, l’autocéphalie au bout des doigts

Article publié sur le site de La Croix le 12 octobre 2018.

Le Patriarcat œcuménique de Constantinople a ouvert la voie, jeudi 11 octobre, à la reconnaissance de l’indépendance de l’Église orthodoxe ukrainienne. Si cette décision historique n’est pas encore formellement actée, Kiev savoure déjà sa victoire.

Fabrice Deprez (à Kiev) , le 12/10/2018 à 11h43 

Une affaire entendue. À Kiev, le synode du Patriarcat œcuménique de Constantinople qui s’est terminé jeudi 11 octobre est vu comme une confirmation « historique » que l’Ukraine disposera bientôt d’une Église orthodoxe indépendante. « Les résultats du synode ont dépassé mes attentes, c’est une étape majeure sur le chemin de l’indépendance », explique le père Georges Kovalenko, recteur de l’université orthodoxe ouverte de Kiev.

Le Patriarcat œcuménique n’a certes pas encore délivré le « tomos » qui consacrera officiellement la création d’une Église orthodoxe Ukrainienne canonique et affranchie du Patriarcat de Moscou. Mais il a confirmé jeudi 11 octobre soir la « décision d’offrir l’autocéphalie à l’Église d’Ukraine » et surtout, a révoqué « les dispositions légales de la lettre synodale de 1686 » qui, depuis trois siècles, rattachait la métropole de Kiev au Patriarcat de Moscou.

Associé à l’annulation des excommunications prononcées contre le patriarche Philarète de Kiev ainsi que contre le Patriarche d’une troisième Église orthodoxe ukrainienne, le synode a ouvert la voie de l’autocéphalie, c’est-à-dire de la création d’une Église orthodoxe ukrainienne indépendante.

Les questions sur les modalités et les conséquences de l’autocéphalie restent nombreuses. Le patriarche Philarète de Kiev a tenté de rassurer sur le sujet brûlant des futures relations entre la nouvelle Église et le Patriarcat de Moscou.

« Créer une unique Église orthodoxe ukrainienne ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir d’autre Église, c’est-à-dire l’Église russe, en Ukraine » a-t-il affirmé jeudi soir devant la cathédrale Saint-Vladimir de Kiev. « Mais les diocèses qui refusent de rejoindre l’Église orthodoxe unifiée n’auront pas le droit de s’appeler “Église ukrainienne”. »

Optimiste à Kiev, fureur à Moscou

Le Patriarcat de Constantinople a lui abordé directement la question de possibles affrontements entre les différentes Églises. Dans sa déclaration à la suite du synode, il a ainsi appelé « tous les partis à éviter toute appropriation d’églises ou de monastères ainsi que tout acte de violence ». Un appel que le père Georges Kovalenko juge « extrêmement important » face au risque de conflit.

Si la crainte d’une montée des tensions reste vivace, l’heure est aujourd’hui à l’optimisme pour le Patriarcat de Kiev. Celui-ci voit la moitié des quelque 12 000 paroisses aujourd’hui contrôlées par le Patriarcat de Moscou rejoindre la nouvelle Église dès l’autocéphalie confirmée. « Puis, dans les années à venir, nous pensons que les deux tiers des paroisses restantes s’y joindront à leur tour » a affirmé le porte-parole du Patriarcat de Kiev Evstraty Zorya à la chaîne ukrainienne Hromadske.

De nombreux Ukrainiens se sont aussi enthousiasmés sur les réseaux sociaux : « l’Ukraine vise cela depuis si longtemps, c’est un moment historique ! » écrit Ivan Mitchenko sur Facebook. « Dans un contexte historique, le tomos est une bonne chose » tempère Vasyl Rasevych, un historien, lui aussi sur Facebook. « Mais je crains encore des “incompréhensions”. Il faut maintenant espérer que Philarète et Makariy fassent preuve de bon sens. »

Ton radicalement différent du côté de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, qui a dénoncé par la voix de l’archevêque Kliment la « légalisation d’un schisme » et déclaré qu’une telle décision devrait entraîner l’excommunication du Patriarche Bartholomeos de Constantinople. Le porte-parole du Patriarche russe Kirill a lui parlé d’une « décision catastrophique » qui « franchit la ligne rouge ».

Les partisans de l’autocéphalie attendent maintenant la réunion du concile des évêques, prochaine étape clé du processus. Celui-ci devra en effet prononcer l’unification des Églises orthodoxes ukrainiennes, puis nommer le Patriarche de la nouvelle Église unifiée. Une tâche aux enjeux considérables, mais que le Patriarcat de Kiev espère conclure avant la fin de l’année.

Fabrice Deprez (à Kiev)

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