RTS: Entretien avec Alexander Hug, figure-clé de l’OSCE en Ukraine, sur le départ

Intervention dans l’émission Tout un Monde, sur la RTS, le 18/10/2018

Photos: Niels Ackermann / Lundi13

La mission de l’OSCE en Ukraine est la plus importante jamais déployée, avec plus de 700 observateurs à travers tout le pays. Elle a été déployée à l’annexion de la Crimée au printemps 2014 et au début de la guerre dans la région industrielle du Donbass, entre forces ukrainiennes d’un côté, et séparatistes pro-russes soutenus par la Russie de l’autre. C’est la seule guerre sur le continent européen actuellement. Elle perdure malgré des négociations de paix. Plus de 10300 personnes y ont déjà perdu la vie. Le poids a donc été très lourd à porter pour Alexander Hug, 46 ans, diplômé de l’université de Fribourg, ancien officier de l’armée confédérale. Pendant plus de 4 ans, le chef adjoint de la mission en a été le visage médiatique, et une personnalité clé dans les négociations de paix. Il termine son mandat le 31 octobre. Sébastien Gobert l’a rencontré quelques jours avant son départ à Kiev.

Présentateur: Sébastien, comment dresser un bilan du mandat d’Alexander Hug?

Sébastien: C’est une question difficile. Lui et son équipe ont effectué un travail sérieux et constant. Ils ont recensé, chaque jour depuis le début des hostilités au printemps 2014, les mouvements de troupes, les duels d’artillerie, les explosions de mines anti-personnelles, les livraisons d’armes, et ainsi de suite. Ils ont décidé de publier leurs rapports journaliers, alors que l’OSCE n’y est pas obligé. Leur pari c’était que l’accumulation de faits pousserait les belligérants à respecter leurs engagements de mettre un terme aux violences. Mais ça n’a pas été le cas jusqu’à présent. Les duels d’artillerie sont quotidiens, et des personnes, militaires ou civils, continuent de mourir chaque semaine.

Présentateur: Puisque la guerre continue malgré son travail, dans quel état d’esprit part Alexander Hug?

Sébastien: Il est très difficile d’avoir un commentaire personnel de sa part. Ce n’était pas la première fois que je le rencontrais, et il a toujours été très détaché, très formel, et très prudent dans le choix de ses mots. Le commentaire qu’il m’a donné est assez sibyllin, je vous propose de l’écouter.

Alexander Hug: Il ne serait pas très correct de ma part de dire que le processus en cours, c’est-à-dire le retour de la stabilité en Ukraine, est terminé. Mais il faut dire aussi que ce n’était pas à moi de faire cela. Nous avons apporté notre contribution. Mais il ne m’est pas facile de partir, en particulier parce que je sais que le conflit dans l’est peut être résolu très rapidement, en tout cas d’un point de vue militaire.

Présentateur: Pourquoi dit-il cela Sébastien? Le conflit entre dans son 5ème hiver. Pourquoi dit-il qu’il pourrait s’arrêter rapidement?

Sébastien: Je partage son analyse. La machine de propagande et de désinformation russe tente de présenter ce conflit comme un conflit ethnique, centré sur la rivalité entre les langues et cultures ukrainiennes et russes… Je suis en Ukraine depuis longtemps, et je peux vous dire que c’est un conflit avant tout politique. Il y a bien sûr des éléments locaux qu’il faut prendre en compte, mais le coeur du problème est un affrontement géopolitique entre Moscou et Kiev et par extension avec les puissances occidentales. Et bien sûr il y a des intérêts économiques conséquents qui sont en jeu.

Concrètement, cela veut dire que si les belligérants s’accordent sur un cessez-le-feu, tout s’arrête quasi-instantanément. Cela veut dire que des ordres peuvent être donnés et être respectés. Ce qui est aussi propre à la situation sur le terrain, c’est qu’on ne perçoit pas de phénomène de haine ancestrale, comme on aurait pu le voir dans les guerres des Balkans. Pour Alexander Hug, c’est une raison d’espérer une paix prochaine.

Alexander Hug: Ce qui est clair, et c’est très positif, c’est que les civils sur le terrain, des deux côtés, ne croient pas dans ce conflit. Ils nous disent que ce n’est pas leur guerre. Et ils voient que ceux qui assurent les protéger se comportent très différemment sur le terrain. Les civils veulent juste que le conflit s’arrête. Si l’on ajoute à cela le fait que jusqu’au 40.000 personnes passent d’un côté à l’autre chaque jour, on voit que la solution ne va sans doute pas être trouvée sur le terrain, mais plutôt dans les centres de pouvoir. Ce n’est pas mon appréciation personnelle, c’est basé sur les signataires des accords de paix. Kiev, Moscou, Donetsk et Louhansk. Ils se sont engagés à mettre un terme à cette folie, mais ils ne l’ont pas encore fait.

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Niels Ackermann / Lundi13

Présentateur: Sébastien, Alexander Hug parle de mettre fin aux violences, mais on voit que la situation en Ukraine est loin d’être stabilisée. La Crimée est toujours annexée. En ce moment, on redoute des violences à cause d’une querelle religieuse entre Kiev et Moscou, et dans l’est, ça ne s’arrête pas. Comment la mission de l’OSCE réagit par rapport à ces risques?

Sébastien: Ce sont des facteurs qui sont évidemment pris en compte. Comme vous l’avez mentionné, il y a plus de 700 observateurs dans le pays, répartis entre huit bureaux régionaux. Et ils sont très mobiles, et très réactifs. En plus des défis que vous avez souligné, il y a aussi une dispute avec la Hongrie autour d’une minorité hongroise dans l’ouest. Il y a aussi des séries d’attaques contre des défenseurs des droits de l’homme, et des ratonnades menées par des groupes nationalistes… L’Ukraine n’est pas un pays coupe-gorge, je ne veux pas donner la mauvaise impression. Mais il y a une série de défis à prendre en compte. Dans l’est, en situation de guerre ouverte, Alexander Hug est très explicite sur le danger permanent.

Alexander Hug: Dans la situation actuelle, une escalade est possible à n’importe quel moment. Parce qu’on gère le conflit au lieu de le régler. Les chars d’assauts, mortiers, l’artillerie, les lanceurs de missiles… les armes qui font le plus de dégâts devraient être retirées. Mais nos rapports montrent clairement qu’elles sont encore sur place. Nous en avons vu 3000 juste cette année! 45% du côté gouvernement, 55% du côté non-gouvernemental. Et c’est juste ce que nous avons vu. Il y en a bien plus.

Sébastien: L’OSCE documente tout cela, produit des rapports, et agit en tant que médiateur dans des négociations. Mais comme je l’ai déjà dit, cela n’a rien changé en 4 ans. Et la mission est très critiquée pour cela.

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Niels Ackermann / Lundi13

Présentateur: Oui, on dit qu’elle coûte très cher, qu’elle mobilise beaucoup de ressources, mais sans beaucoup de résultats. Pensez-vous qu’elle soit reconduite après le changement de direction?

Sébastien: C’est une décision qui revient au conseil permanent de l’OSCE à Vienne, sachant que parmi les Etats participants, on compte et l’Ukraine, et la Fédération de Russie. Ce sont eux qui décide chaque année de prolonger la mission, de l’augmenter ou de la réduire. Alexander Hug est très élusif par rapport à cela, ce n’est pas sa responsabilité. Mais il entend les critiques.

Alexander Hug: Je comprends les Ukrainiens, en particulier dans la zone de conflit. Ils sont frustrés que cela ne s’arrête pas. Ils ne comprennent pas notre rôle. Nous arrivons dans leurs villages, nous notons leurs pertes, leurs destructions, leurs misères. Nous partons, et cela continue. Je serai moi-même très frustré de voir ces grosses voitures blanches venir dans mon village sans que cela ne fasse une différence. Mais il faut faire la part des choses. La mission n’est pas une condition de l’application des accords de paix. Les observateurs sont ici pour documenter la situation sur le terrain. C’est notre mission. La mission de l’Ukraine, de la Fédération de Russie, de Donetsk et de Louhansk, c’est d’en finir avec les violences. Alors je vous pose la question: qui a échoué?

Sébastien: Si cette mission d’observation ne peut pas contribuer au règlement du conflit, on parle maintenant du déploiement d’une mission de maintien de la paix, ou d’une force de protection. La nature du mandat ne fait pas l’unanimité pour l’instant, mais il est possible que ce soit la prochaine étape et que cela conduise, enfin, à un arrêt des violences. Mais tout cela, ce sont des perspectives de long-terme, et cela se fera sans Alexander Hug. Lui se prévoit ses premières vacances en 4 ans, et attend sa prochaine mission, ailleurs dans le monde.

Présentateur: Merci Sébastien

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