Livre “L’essor des nationalismes religieux” : Chapitre 20 – Arménie Après l’Église-nation

Chapitre publié dans l’ouvrage collectif “L’essor des nationalismes religieux”, le 1er novembre 2018 (éditions Demopolis)

Chapitre 20 : “Arménie. Après l’Église-nation” (pp. 343 – 359).

Ces dix dernières années, le pouvoir politique arménien a tenté de se donner un vernis moral en impliquant l’Église apostolique arménienne, vieille de 1 700 ans, dans sa politique. Sans doute pour mieux souder un peuple derrière des dirigeants corrompus et peu soucieux de son sort. Comme conscient de sa faiblesse, ledit pouvoir décidait de miser sur un des fondamentaux du peuple arménien, à savoir la perception de son Église comme une institution où nation et religion se confondent, où la religion est devenue avec la langue arménienne le principal moyen de la conservation d’un peuple menacé dans son existence même et contraint à vivre majoritairement dans la dispersion (Spyurk, mot arménien qui sert aussi à désigner la diaspora).
L’histoire des Arméniens est celle d’un peuple qui a fait de son Église son ultime refuge le jour où il s’est retrouvé sans État (à compter du xive siècle), le « lieu » de préservation de son identité. Ce rôle s’est encore accentué après le génocide de 1915, où plus d’un million d’Arméniens ont été assassinés par le régime Jeune-Turc, alors que les survivants étaient condamnés à une nouvelle dispersion aux quatre coins du monde. De cette histoire
où l’Église et la religion ont joué un rôle clé dans la survie de ce peuple, alors que celui-ci s’était doté du premier État chrétien de l’histoire en 301 en revendiquant des origines apostoliques (suite à la prédication des apôtres Thaddée et Barthélemy), puis bientôt d’une église autocéphale (au viie siècle), cette dernière est passée du statut d’Église « nationale » (ou disons locale en tout cas) à celle « d’Église-nation », pour reprendre l’expression de l’historien Jean-Pierre Mahé1. Si « nationalisme religieux » il y a dans le cas arménien, c’est un nationalisme de survie et qui est très ancien. Preuve de ces liens très profonds entre nation et religion : lorsqu’un enfant reçoit le baptême, on dit très souvent qu’il est « baptisé Arménien ».
Mais après six siècles sans État, une Arménie indépendante est apparue après la dissolution de l’URSS en 1991, sur la base de la République socialiste soviétique d’Arménie. L’histoire des neuf derniers siècles des Arméniens plaidait en faveur d’une
relation des plus étroites entre nation et religion, les traumatismes du passé et la crainte de l’extinction de l’ethnie étant des plus vives dans la conscience de chacun de ses membres. Mais les moins de trois millions d’Arméniens du Caucase, sortant de soixante-dix ans de communisme, sont profondément sécularisés tandis que les huit millions qui vivent en diaspora ne considèrent plus nécessairement la religion de l’Église apostolique
comme le lien unique à leur communauté nationale. En effet, si certains des Arméniens vivant aux quatre coins du monde continuent à voir dans l’Église arménienne une institution consubstantielle à la nation, beaucoup d’autres ont pu rejoindre d’autres confessions et s’inventer d’autres liens à l’identité arménienne, plaçant souvent la mémoire du génocide de 1915 au coeur de celle-ci. (suite p. 344).

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