La Croix : au monastère de Potchaïv, la crainte des ultranationalistes

Les monastères orthodoxes ukrainiens contrôlés par le Patriarcat de Moscou sont l’un des enjeux du mouvement d’indépendance de l’Église orthodoxe ukrainienne.

À première vue, rien d’inhabituel à la laure de Potchaïv, l’un des plus importants monastères orthodoxes d’Ukraine. Le complexe religieux, dont les premières traces remontent au XIIIe siècle, est logé au sommet d’une colline qui surplombe la petite ville de Potchaïv, dans l’ouest du pays. Dès le lever du soleil, fidèles, touristes et religieux de passage affluent. L’atmosphère est calme, autant dans les trois cathédrales que dans les églises souterraines qui font la renommée du monastère.

Un calme trompeur, affirme Pavel, l’un des gardes en uniforme kaki qui veille à la sécurité du monastère. « Bien entendu que nous sommes menacés, on doit tous faire attention » dit-il. Car depuis quelques semaines, ce monastère contrôlé par le Patriarcat de Moscou craint d’être forcé de rejoindre la nouvelle Église orthodoxe ukrainienne annoncée par le Patriarcat de Constantinople. Une décision à laquelle le Patriarcat de Moscou reste farouchement opposé.

« Ne pas écouter les schismatiques et les hérétiques »

La direction du monastère s’est refusée à tout commentaire. Mais à l’entrée, une pancarte appelle les fidèles à « ne pas écouter les schismatiques et les hérétiques »et rappelle que l’Église orthodoxe d’Ukraine (le nom officiel de l’Église dépendant du Patriarcat de Moscou) est « indépendante et auto gérée ». Manière de répondre aux critiques du gouvernement ukrainien, qui considère le Patriarcat de Moscou comme un « agent du Kremlin ». Une autre affiche, placardée près de la cathédrale de la Dormition, est presque apocalyptique : « Les descendants spirituels de Lénine menacent, affirme-t-elle. Tous ceux qui ne sont pas indifférents au sort du monastère de Potchaïv doivent se tenir prêts à le défendre. »

Si ces craintes ne se sont pour l’heure pas matérialisées, le Patriarcat de Moscou n’est pas le seul à s’inquiéter. Taras Palianytsia, député local à Potchaïv, considère aussi que le risque d’affrontement est « très élevé ». Mais alors que les églises du Patriarcat de Moscou craignent d’être attaquées par des groupes ultranationalistes, lui envisage plutôt des « provocations » de ce même Patriarcat. Des accusations aujourd’hui quotidiennes en Ukraine : d’un côté sont évoqués des cas de diocèses passés ces dernières années du Patriarcat de Moscou à celui de Kiev sous la pression de groupes nationalistes ukrainiens. De l’autre est mentionnée la récente déclaration du Kremlin selon laquelle Moscou n’hésiterait pas à « protéger les intérêts des orthodoxes » en Ukraine, un vocabulaire vu à Kiev comme dangereusement similaire à la rhétorique de la « protection des populations russophones » utilisé par la Russie lors de l’annexion de la Crimée.

La difficile question des monastères

La position géographique du monastère de Potchaïv en fait un cas singulier, celui d’un bastion du Patriarcat de Moscou dans une région, l’ouest de l’Ukraine, largement acquise au Patriarcat de Kiev et à l’Église gréco-catholique. Les opinions y sont donc, encore plus qu’ailleurs, partagées. « Ici, tout le monde a un avis différent » pense Sasha, qui visite le monastère pour la première fois. « Certains soutiennent le Patriarcat de Kiev, d’autres celui de Moscou, certains pensent que l’autocéphalie va être une catastrophe, d’autres non… »

À l’aube de l’autocéphalie, la question du sort des monastères contrôlés par le Patriarcat de Moscou est particulièrement sensible. Sa gestion « sera l’un des plus importants challenges pour l’État ukrainien » estime Nicholas Denysenko, professeur en théologie et spécialiste de l’orthodoxie en Ukraine. Pas question de s’en emparer par la force, ont martelé le gouvernement et le Patriarcat de Kiev. Mais ce dernier n’a dans le même temps pas fait mystère de son désir que la Laure des Grottes de Kiev, l’actuel lieu de résidence du primat dépendant du Patriarcat de Moscou, ainsi que la Laure de Potchaïv ne finissent par atterrir dans le giron de la nouvelle Église. Plus que de simples monastères, ils sont en effet de véritables lieux sacrés dont l’histoire remonte aux origines de l’orthodoxie slave. Leur contrôle est donc aussi une affaire de prestige.

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