BIP : K. Simonov : le « grand jeu » gazier de Moscou

Interview publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie Pétrolière) du 20 novembre 2018

(Extraits)

Propos recueillis par Régis Genté, auprès de l’expert russe Konstantin Simonov

Q : Le Nord Stream 2, deux tubes d’une capacité de 55 G.m3 de gaz par an pour approvisionner le marché allemand, est une priorité absolue pour le Kremlin. Quelle place ce gazoduc occupe-t-il dans ce nouveau « Grand jeu » au centre duquel la Russie s’est placée ?

KS : La chancelière allemande, Angela Merkel, par exemple, soutient ce projet de Nord Stream 2, mais elle a mis d’autres choses dans la balance, comme la bataille d’Idlib, en Syrie, expliquant qu’elle voulait bien faciliter la construction du gazoduc mais que, pour cela, il fallait éviter le bain de sang et le flot de réfugiés. Côté russe, je vois aussi que nous sommes de plus en plus impliqués en Libye et que cela constitue un levier de discussion supplémentaire pour le Kremlin. Deux obstacles demeurent : ceux opposés par le Danemark et les États-Unis. (…) Pour ce qui est des États-Unis, (…) Donald Trump serait prêt à autoriser le Nord Stream 2, mais il n’en va pas de même d’autres centres de pouvoir aux États-Unis. L’administration Trump se verrait bien en retirer quelque chose. Le ministre de l’Énergie américain, Rick Perry, est passé récemment à Moscou et il semble qu’il a suggéré aux Russes de ne plus écouler du pétrole iranien sur les marchés mondiaux, comme c’est le cas, en échange d’un « feu vert » pour le Nord Stream 2.

Q : Comment voyez-vous la concurrence croissante entre le gaz russe et le GNL américain ?
Elle ne tourne pas en faveur des États-Unis. Le gaz naturel russe, gaz de pipelines, coûte 45 % moins cher que le GNL [gaz naturel liquéfié] américain pour le consommateur européen. Aujourd’hui du moins, parce qu’il est difficile de prédire l’avenir.  (…)

Q : Quelles sont les estimations de Gazprom quant à la consommation future de gaz en Europe ? Quels volumes espère-t-il y exporter après le record de 2017 de 195 G.m3 ?
KS : C’est difficile à prédire, tant il y a de paramètres, comme l’Accord de Paris sur le climat qui joue en faveur du gaz comme énergie de transition ou les variations des cours du gaz, indexés sur ceux du pétrole. Il est peu probable que Gazprom ira au-delà des 200 G.m3 /an, qui représentent 34 % du marché européen.

Q: Si le Nord Stream 2 n’était pas prêt en janvier 2020, quel contrat Gazprom pourrait-il signer avec l’Ukraine pour le transit de son gaz ?
KS  :Le gazoduc ne sera pas terminé pour ce qui est de la partie terrestre en Allemagne. Il faut donc penser à au-delà du terme du contrat actuel de transit avec l’Ukraine, fin 2019. Même une hypothèse optimiste, pour Gazprom, conduit à penser qu’il faudra encore que 30 G.m3 transitent par l’Ukraine en 2020, 20 en 2021 et 15 en 2022. Ce sera plutôt 18 G.m3, selon moi.

Q : À terme, quel est l’avenir du transit du gaz russe par l’Ukraine ?
KS : Au fond, le président Vladimir Poutine n’est pas contre. La question est celle des volumes. Le problème est que, pour les Ukrainiens, 15 M.m3 /an ne sont pas suffisants pour justifier les frais de maintenance de l’infrastructure.

Q : Comment voyez-vous l’importance du marché chinois pour la Russie à l’avenir ?
KS  : Là encore, les prédictions sont risquées. Mais la Russie peut être confiante parce que son gazoduc Force de Sibérie, avec ses 38 G.m3 /an à partir de 2020, est destiné à alimenter la région de Pékin. Moscou voudrait deux autres tubes pour le marché chinois. Le premier est l’Altaï, qui doit desservir l’Ouest de la Chine. Mais là, il sera en concurrence avec le gaz d’Asie centrale et un problème se pose quant au prix. Je suis pessimiste quant à la possibilité de construire le gazoduc de l’Altaï. Le second est celui de Sakhaline mais là, il n’y a pas assez de gaz du fait de la concurrence avec le GNL. (…)

Q : Des responsables russes ont déclaré devant la Douma (chambre basse du Parlement) que le projet Force de Sibérie ne faisait pas sens commercialement. Les Chinois, eux, le présentent comme une solution d’urgence en cas de problèmes de livraison du GNL. Qu’en est-il ?
KS : Je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Le gazoduc Force de Sibérie doit desservir la région de Pékin, où il n’y a pas d’alternative. Le GNL ne lui fera pas concurrence. L’inconnue réside dans ce que seront les prix en 2020. (…)

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