RFI : 1918-2018, la mémoire contestée de la première Yougoslavie

Article publié sur le site Internet de RFI, le 1er décembre 2018, avec Jean-Arnault Dérens et Simon Rico.

C’était il y a un siècle. Le 1er décembre 1918, naissait la première Yougoslavie, ou plus exactement le « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », une « extension » du Royaume de Serbie, sorti de la Première Guerre mondiale dans les rangs des vainqueurs. Un anniversaire pourtant largement négligé, dans tous les pays issus de l’éclatement de l’ancien « État commun ».

« La République tchèque et la Slovaquie organisent ensemble les commémorations de la fin de la guerre, mais dans les pays de l’ancienne Yougoslavie, aucune initiative, pas même un colloque scientifique, n’est prévue », s’indigne l’historienne serbe Dubravka Stojanović. Seule la Serbie a mis les petits plats dans les grands, le 25 novembre, avec parade militaire et discours du président de la République, Aleksandar Vučić, pour célébrer le centenaire du rattachement de la Voïvodine à la Serbie. Une statue équestre du roi Pierre Ier de Serbie (1844-1921) a été inaugurée à l’occasion sur la place centrale de Novi Sad, la capitale de ce qui est aujourd’hui la province autonome du nord de la Serbie.

Jusqu’en 1918, l’actuelle Voïvodine, située au carrefour de plusieurs régions historiques, la Bačka, le Banat et la Syrmie, faisait partie de l’empire d’Autriche-Hongrie, tout comme la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, placée sous le protectorat de la double-monarchie depuis le Congrès de Berlin de 1878, puis annexée en 1908.

La naissance du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, à peine trois semaines après la signature de l’armistice, est une conséquence directe du bouleversement géopolitique majeur produit par la Grande Guerre. Nul n’aurait pu imaginer, en 1914, que la si puissante monarchie impériale et royale des Habsbourg allait disparaître quatre ans plus tard. Le petit royaume de Serbie, lui, avait au contraire fait le « bon choix », engagé dès le premier jour dans le camp de la Triple Entente, finalement victorieux.

En 1918, la Serbie jouissait d’un immense prestige, tant à cause de son « martyre » – les terribles sacrifices subis durant la guerre, avec des pertes humaines estimées à 1,1 million de morts, militaires et civils, plus du quart de sa population d’avant-guerre – que de son « héroïsme », illustré par l’engagement de ses hommes dans la longue campagne du Front d’Orient. Il semblait donc tout naturel que Belgrade devienne le pilier des nouveaux équilibres régionaux, annexant les anciennes possessions austro-hongroises d’Europe du Sud-Est, tout en recouvrant les territoires « libérés » de 1912, c’est-à-dire le Kosovo et la Macédoine, arrachés à l’Empire ottoman lors des deux guerres balkaniques, ce sanglant prélude au conflit mondial.

Si le nouvel État, placé sous le sceptre de la dynastie serbe des Karadjordjević, qui prit le nom de Yougoslavie en 1929, fut vite critiqué pour son caractère excessivement centralisé et « grand serbe », l’aspiration à l’unification des « Slaves du Sud » – ce que « Yougoslaves » veut dire – n’en était pas moins partagée par beaucoup de Slovènes, de Croates ou de Bosniaques. Cette idée avait été conçue, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par des intellectuels de la région, constatant la similitude des langues parlées par Croates, Bosniaques ou Serbes, même s’ils vivaient encore dans différents États et s’ils se différenciaient aussi par les religions qu’ils pratiquaient, le catholicisme pour les Croates et les Slovènes, l’orthodoxie pour les Serbes et les Monténégrins ou bien l’islam. C’est ce projet que défendait Gavrilo Princip, l’auteur du coup de feu de Sarajevo contre l’archiduc François-Ferdinand et son épouse, le 28 juin 1914, qui a servi de déclencheur à la guerre. Aujourd’hui, cette mémoire du projet yougoslave est en train de disparaître.

La « première Yougoslavie », qui exista donc de la fin 1918 jusqu’à son effondrement sous le coup de la triple invasion allemande, italienne et bulgare au printemps 1941, a toujours mauvaise presse. Du temps de la Yougoslavie socialiste et fédérale, proclamée le 29 novembre 1943 par les partisans du maréchal Tito, on la considérait comme « un projet impérialiste de la bourgeoisie serbe » et, durant près de cinquante ans, on préféra exalter « l’union des peuples yougoslaves » dans la lutte contre les occupants fascistes et nazis, le régime socialiste voulant valoriser « l’unité et la fraternité » de ses différents peuples. Depuis que cette « seconde Yougoslavie » s’est, à son tour, effondrée dans le sang au début des années 1990, les États successeurs préfèrent escamoter ce quasi-siècle de vie commune. Même en Serbie, où les nationalistes sont enclins à considérer la création de la Yougoslavie comme une « funeste erreur »… Lors des cérémonies de Novi Sad, le week-end dernier, les officiels ont ainsi exalté « l’héroïsme » des armées serbes, sans dire un mot sur la proclamation de l’État commun.

« Guerre des mémoires »

Au Monténégro, lui aussi unifié en 1918 au nouveau royaume, c’est même une « guerre des mémoires » qui se joue depuis le début de l’automne. L’opposition pro-serbe commémore la « libération » du pays par les troupes serbes en octobre-novembre 1918, tandis que les courants souverainistes dénoncent son « annexion » par Belgrade. En décembre 1915, le roi Nikola Ier avait été contraint de s’enfuir sous la poussée des armées autrichiennes et, en novembre 1918, une assemblée réunie à Podgorica à l’initiative de la Serbie proclama sa déchéance et son union au nouvel État unitaire.

Le 7 novembre, lors d’un grand rassemblement organisé par les partis pro-serbes dans la ville côtière de Budva pour célébrer le centenaire de l’arrivée des troupes de Belgrade, des appels ont été lancés pour une nouvelle « réunion » du Monténégro à la Serbie, provoquant la fureur du gouvernement de Podgorica, alors que le pays a recouvré son indépendance en 2006. « Depuis des mois, tout le débat politique se focalise autour des événements de 1918 », déplorait Boris Raonić, du petit parti de l’Alliance civique, au micro de Radio Slobodna Evropa. « Cela arrange aussi bien le gouvernement que l’opposition pro-serbe, car jouer la carte des divisions identitaires du passé est un excellent moyen de ne pas parler des problèmes actuels ».

L’issue de la Grande Guerre s’est en bonne part jouée sur le Front d’Orient, la longue remontée des troupes alliées depuis Thessalonique jusqu’à Belgrade ayant affaibli les puissances centrales. Le sud de la Macédoine, entre l’Albanie et la Grèce, est toujours parsemé de tranchées et d’anciennes casemates abandonnées, un véritable eldorado pour les collectionneurs de militaria [uniformes et objets militaires], mais les autorités du pays n’ont prévu aucune espèce de commémorations. « La Première Guerre mondiale a joué un rôle majeur dans la difficile naissance d’une identité macédonienne, mais le discours officiel se contente de présenter notre pays comme la victime des impérialismes bulgare et serbe », déplore l’historien Petar Todorov. « Les familles ont conservé de tout autres mémoires, celles des milliers de jeunes hommes du pays qui furent enrôlés, de gré ou de force, dans un camp ou dans l’autre. Or, cette véritable histoire de la guerre dans les Balkans reste toujours à écrire ». Il faudra encore beaucoup de travail pour que s’apaisent les manipulations politiques de la mémoire et que tous les peuples de la région puissent interroger sereinement les chapitres communs de leur histoire.

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