RFI: L’Europe et la peur de l’ours russe – vu d’Estonie

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, édition spéciale sur “la peur de l’ours russe”, le 07/12/2018

Reportage diffusé en vis-à-vis du travail de Sébastien Gobert en Ukraine, à écouter ici

Narva est la ville au plus au nord de l’Estonie, tout juste séparé de la Russie par une rivière. C’est là que le Présidente estonienne a passé 4 semaines par petits bouts depuis la fin de l’été. Il s’agissait pour elle de mettre en avant cette ville située dans une région pauvre et souvent montrée du doigt en raison de sa forte population russophone. D’ailleurs, au début de la crise entre l’Ukraine et la Russie, elle a souvent été présentée comme la prochaine Crimée. Mais aujourd’hui, la troisième ville d’Estonie change. Notre correspondante dans les pays baltes, Marielle Vitureau, a pris le train jusqu’à Narva.

Dès la descente du train, Narva se présente avec ses larges avenues bordées d’immeuble uniformes qui rappellent la ville industrieuse qu’elle était à l’époque soviétique. Elle comptait alors plus de 100 000 habitants, venus de toute l’URSS, et qui étaient employés dans le textile ou l’énergie. Aujourd’hui, les habitants sont encore majoritairement russophone à 80%, mais la moitié sont partis et les avenues portent le nom de personnalités estoniennes. Diane Chanina, professeur de français, est arrivée en 1994 à Narva. Depuis, tout a changé.

Cela est devenu beaucoup plus beau, on a construit des terrains de sport, des aires de jeux, on a construit une promenade le long de la rivière, on a aménagé finalement une plage pour les habitants au bord de la rivière.

Et c’est justement pour saluer cette ville en pleine mutation, que Kersti Kaljulaid, la présidente estonienne s’est rendue à plusieurs reprises à Narva. Elle en a profité pour visiter  Vaba Lava. Ce nouveau théâtre à la mode installé dans la friche industrielle de la capitale estonienne vient d’ouvrir une antenne à Narva.

Elle a voulu accompagner ce mouvement de la société civile en travaillant depuis cette ville. Pour elle, penser que Narva pourrait devenir une deuxième Crimée en raison de sa forte population russophone, est blessant.

Est-ce que les Russes d’Estonie sont loyaux à Monsieur Poutine ou à l’Estonie ? C’est faux, complètement faux. Bien sûr, ils sont Russes, ils aiment la culture russe, la cuisine russe, mais ça ne veut pas dire, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’aiment pas la liberté européenne comme nous tous.

D’ailleurs, on parle de plus en plus estonien dans la ville frontière. En 2018, les examens officiels de langue estonienne nécessaires pour la naturalisation n’ont jamais été aussi bons. Mais pour la professeure de français Diane Chanina, la crise en Ukraine a tout de même provoqué une césure. A la maison, il y a des thèmes tabous avec ses fils.

En ce qui concerne la politique, on essaye de ne pas en parler. Ils sont plutôt pro-européens. Nous pourrions par exemple être en conflit sur la Crimée, parce que eux ils pensent que la Crimée, c’était l’annexion de la Crimée par la Russie. Moi, je ne suis pas d’accord.

Traverser la frontière pour se rendre en Russie, c’est entré dans les habitudes de Diane Chanina, elle va souvent à Saint Petersbourg, à tout juste 120 kilomètres, ou plus près, de l’autre côté du pont, à Ivangorod.

Uniquement pour l’essence, parce que c’est deux fois moins cher. L’alcool, ça ne m’intéresse pas, je pense que les produits d’alimentation sont de meilleure qualité en Estonie.

Mais passer la frontière est un exercice parfois difficile.

Vous présentez vos papiers à un guichet, tout est arrangé, c’est en 5 minutes. Et quand vous arrivez à la frontière russe, il y a tout d’abord la douane, ensuite, il y a la frontière, ensuite on contrôle votre voiture, je ne sais pas combien de fois, si vous allez à la frontière en une heure, en deux heures, c’est le grand bonheur.

La ville bouge, en grande partie grâce aux habitants, venant de plus en plus nombreux s’installer dans cette ville.

Assise dans le très moderne amphithéâtre en bois, au rez-de-chaussée du collège de Narva, tous ceux qui entrent et sortent saluent Aet Kissla. L’enseignante en administration a déménagé ici il y a 12 ans. Le bâtiment flambant neuf est devenu un véritable centre culturel.

La semaine prochaine, nous aurons ici des débats politiques. Il y a quelques temps, j’ai monté sur pied l’université des enfants. Rien de tout cela n’est en lien direct avec mon poste au collège. Je suis tout simplement active, mais je vois que je peux ainsi changer Narva.

Cette ville qui change, c’est aussi ce qui a incité Mart à déménager de Tartu, la capitale universitaire de l’Estonie à Narva pour ouvrir un pub irlandais, après un pari avec des copains. Sur le rond-point Pouchkine, impossible de manquer le drapeau vert, blanc et orange.

Narva est une ville étrange, on dirait que la vie s’est arrêtée vers 1996 et pour moi un pub irlandais est ce qu’il faut à la ville pour qu’elle devienne encore plus européenne. C’est le lieu où il faut être aujourd’hui. C’est le devoir de tous les Estoniens d’ancrer Narva dans le 21 e siècle.

Mais tout n’est pas rose, la ville perd chaque année de nombreux habitants et le taux de chômage est élevé, près de 9%, presque 2 fois plus que la moyenne nationale. Créée il y a 31 ans, la petite pâtisserie de Svetlana a dû s’adapter à cette baisse démographique

Au tout début, nous étions une grande entreprise familiale, mais aujourd’hui le nombre d’employés a été divisé par trois, nous ne sommes plus que 9. Avant on livrait toute la région du nord-est de l’Estonie, mais aujourd’hui plus personne n’est là pour acheter. Alors maintenant, nous essayons de livrer par bus nos gâteaux vers Tallinn.

Ivan Sergejev est un jeune architecte. Il est revenu à Narva, la ville de son enfance, pour diriger aujourd’hui le département d’urbanisme de la ville.

Le taux de chômage reste encore élevé, de nombreuses personnes manquent de tout, mais il y a du changement : avant, on nous montrait du doigt en Estonie quand on disait qu’on venait d’ici. Aujourd’hui les touristes sont là : 2017 a été la meilleure année depuis l’an 2000.

En effet, les touristes étaient plus de 47 000 l’année dernière dans cette ville frontière. Narva veut faire de la culture l’atout numéro un de son développement. Et d’ailleurs, elle s’est lancée dans la course pour devenir capitale culturelle européenne en 2024. Une façon de s’ancrer un peu plus dans l’Union.

Ecouter le reportage ici

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