Le Temps : Le Kosovo se dote d’une armée et fâche la Serbie

Un article publié dans Le Temps, le 14 décembre 2018, avec Jean-Arnault Dérens

Le Kosovo a son armée. Le parlement de Pristina a doté les «Forces de sécurité» du petit pays d’un véritable statut militaire. Belgrade s’étrangle de rage et l’OTAN condamne ce geste, pourtant soutenu par les États-Unis.

La parade n’a pas duré bien longtemps. Vendredi, peu après 17h, le président du Kosovo Hashim Thaçi et le premier ministre Ramush Haradinaj ont passé en revue la toute nouvelle Armée nationale. La cérémonie a eu lieu dans la cour de la caserne Adem Jashari de Pristina, qui abritait jusqu’à présent les Forces de sécurité du Kosovo (FSK), une unité de «protection civile», créée en 2008, après la proclamation d’indépendance du pays. Celle-ci avait pris la suite du Corps de protection du Kosovo (TMK), formé quelques mois après la fin de la guerre de 1999 et l’instauration du protectorat international, dans le but d’assurer la «reconversion» des anciens guérilleros de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK). La création de ce Corps avait été la condition pour obtenir le désarmement de l’ancienne guérilla. C’est donc une page de près de vingt ans de l’histoire du Kosovo qui s’est bouclée ce 14 décembre 2018 et Hashim Thaçi avait même revêtu un uniforme de treillis pour l’occasion.

Ce sont 24 véhicules blindés de transport de troupes, des Humvee américains, qui ont constitué le clou du spectacle. Arrivés ces derniers jours des Etats-Unis, ils ont été présentés par les médias du Kosovo comme un «cadeau de Noël» avant l’heure, tandis que la radio serbe B92 affirme qu’ils auraient été commandés par les autorités de Pristina dès l’été. Pour le reste, la nouvelle armée comptera 4000 hommes et 2500 réservistes et son coût annuel devrait approcher les 100 millions d’euros – une somme d’ailleurs bien difficile à trouver au vu du budget du pays. Dans un premier temps, les soldats kosovars devront donc se contenter des armes légères dont disposaient déjà les FSK.

Un geste de provocation?

Selon le premier ministre Ramush Haradinaj, cette armée du Kosovo aura principalement pour mission de contribuer «à la paix et à la stabilité dans le monde». Il espère qu’elle pourra «soutenir l’OTAN et les Nations unies» dans leurs missions de paix, ce qui n’est pas encore gagné, étant donné que le Kosovo n’est toujours pas membre des Nations unies et que l’Alliance atlantique a explicitement condamné la transformation des FSK en armée, y voyant un geste «inutile» de provocation à l’égard de Belgrade.

En effet, selon les «accords techniques» de Kumanovo, signés le 10 juin 1999 par la Serbie et le commandement de l’OTAN, qui prévoyaient le retrait des troupes yougoslaves du Kosovo, et le déploiement de la mission KFOR, la sécurité du Kosovo devait être exclusivement assurée par les soldats de l’Alliance atlantique, qui sont actuellement 5600 sur le terrain. La position officielle de l’OTAN est donc parfaitement opposée à celle des Etats-Unis, qui soutiennent la création de l’armée.

Les menaces de Belgrade

Belgrade ne cache pas non plus sa colère, et menaçait même il y a quelques jours d’envoyer ses propres troupes dans le nord du Kosovo. En réalité, le gouvernement serbe s’est contenté de renforcer les patrouilles, et le président Vucic comme le ministre de la Défense Aleksandar Vulin sont venus saluer les hommes des troisième et quatrième brigades, les yeux tournés vers la ligne bleue des monts Kopaonik, qui marquent la frontière avec le Kosovo…

Les envolées rhétoriques des derniers jours, qui annonçaient quasiment la reprise de la guerre, ne se confirment donc pas, mais la décision de créer cette armée va contribuer à envenimer encore un peu plus des relations déjà tendues entre Belgrade et Pristina. Le 20 octobre dernier, l’assemble générale d’Interpol rejetait la candidature du Kosovo, à la suite d’une campagne de lobbying de la Serbie. Dès le lendemain, Pristina décidait de taxer à 100% les produits en provenance de Serbie, provoquant des manifestations quotidiennes de la population serbe du nord, même si, à ce jour, ni pénurie ni hausse des prix ne sont constatées. Les marchandises serbes, abondamment consommées dans tout le Kosovo, pénètrent en effet par des «routes alternatives», pour le grand profit des contrebandiers, albanais comme serbes…

Dans ce contexte délétère, la moindre provocation pourrait avoir de redoutables conséquences. À moins bien sûr, comme le suggèrent nombre d’analystes, que cette montée des tensions ne soit discrètement orchestrée par les hommes forts des deux pays, le président kosovar Hashim Thaçi et son homologue serbe Aleksandar Vucic, qui chercheraient à imposer un plan de redécoupage des frontières, comme ultime préalable à un accord «définitif» entre les deux pays.

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