RFI: Un train centenaire, ligne de vie dans le nord-ouest de l’Ukraine

4 heures pour parcourir 100 kilomètres. Dans le nord de l’Ukraine, un train parcourt la campagne trois fois par semaine. C’est l’un des derniers en Europe à circuler sur une voie étroite. Une curiosité technologique, mais aussi une ligne de vie pour des villages très isolés.

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 01/01/2019

Il est de réputation notoire que les transports en Ukraine sont très lents, à cause de mauvaises routes, ou de vieux trains. Mais 4 heures pour parcourir 100 kilomètres, c’est un record. Dans le nord de l’Ukraine, un train parcourt la campagne trois fois par semaine. C’est l’un des derniers en Europe à circuler sur une voie étroite. Sébastien Gobert a pris ce train. Une curiosité technologique, mais aussi une ligne de vie pour des villages très isolés.

Le train au départ, à 6h40 du matin

Ecouter le reportage ici

Sébastien: C’est le train pour Zaritchne?
Passagers: Oui, c’est ça.

La question peut paraître superflue: il n’y a qu’un train à quai. Il n’empêche: la locomotive et les deux wagons ressemblent à des petits modèles réduits de parc d’attraction. Il est difficile de croire que c’est un train de transport régional. Et pourtant, il est très fréquenté.

Contrôleuse 1: Nous avons 35 places par wagon, et c’est tout le temps plein. Donc ça fait 70 personnes aller, 70 retour, au moins.

Contrôleuse 2: Il y a des fois où on transporte 100-150 passagers

Les contrôleuses Olena Sedortchyk et Maria Konovaltchouk se préparent au départ. A 6h40 du matin, il fait encore noir. Aucune lumière n’est allumée dans les wagons. Un petit poêle à charbon ne suffit pas à réchauffer les passagers.

La ligne s’étire sur 106,6 kilomètres à partir de cette gare d’Antonivka. Le terminus Zaritchne, est au nord, à moins de 5 kilomètres de la frontière biélorusse. Le train l’atteint en plus de 4 heures, avec des pointes de vitesse de 35km/h maximum. Entre les deux, 18 arrêts le long d’une voie de chemin de fer à voie unique, très étroite. Avec 750 millimètres d’écartement, elle est bien moins large que les voies d’ex-URSS de 1520 millimètres (l’écartement en Europe occidentale est de 1435 mm). La ligne Antonivka-Zaritchne est un vestige de la révolution industrielle. Elle a été inaugurée en 1895, à l’époque pour transporter du bois. Il reste aujourd’hui trois lignes de train en Ukraine sur voie étroite. Ce sont parmi les dernières en Europe.

Olena Sedortchyk: Ce train est unique car c’est le seul train sur voie étroite encore en activité qui transporte des passagers. La distance parcourue est très longue, la plus longue en Europe. Et notre région est vraiment très intéressante à découvrir.

Olena Sydorchyk travaille dans les chemins de fer régionaux depuis déjà plus de 30 ans. Elle est une fan inconditionnelle des paysages qui défilent dans l’encadrement des fenêtres. Des forêts, des champs, des lacs, des rivières. Le pont qui enjambe la rivière Styr est le seul pont ferroviaire en bois en Ukraine – encore une curiosité technique.

Olena Sedortchyk: C’est vraiment unique, et en plus des passagers locaux, le train attire des touristes de l’étranger. J’en vois de plus en plus. Chaque été se tient un festival à Zaritchne. La région a beaucoup à offrir.

Au fur et à mesure que les passagers montent dans le train, les contrôleuses se déplacent dans les wagons pour vendre les billets. Leurs caisses électroniques détonnent dans cet environnement désuet.

Aux commandes de la locomotive diesel construite en 1953, l’année de la mort de Staline, le chef Mykola et son assistant Oleksandr Vasiliouk. Au terminus à Zaritchne, ils dirigent leur locomotive sur une voie d’aiguillage, et se préparent au voyage retour. Il est alors possible de monter à bord pour leur parler. Même si leurs commentaires sont taciturnes.

Oleksandr Vasiliouk: Rien à signaler… Notre travail est assez simple.

Oleksandr Vassiliouk

Un certain désarroi est néanmoins palpable chez les chauffeurs. Mykola travaille sur cette ligne depuis plus de 20 ans, Oleksandr Vassiliouk depuis 7 ans. Ils se rappellent d’une époque plus active.

Oleksandr Vassiliouk: On fait le trajet 3 fois par semaine. Avant, le train circulait chaque jour. Mais la deuxième locomotive est cassée depuis un an. Tant que celle-ci fonctionne, on continue à travailler, mais après on ne sait pas.

Ce serait donc un petit train en sursis que les chauffeurs relancent à travers la campagne après 1h40 de pause à Zaritchne. Déjà les deux wagons sont pleins. Le jeune Serhiy en a pour trois heures de voyage jusqu’à sa destination.

Serhiy: On s’attend tous à ce que la ligne soit fermée, tôt ou tard. Mais tant que ça dure, les gens continueront à l’utiliser. C’est pratique, c’est rapide. Enfin, pas très rapide. Mais Je peux vous dire que certains villages sont reliés ici par des routes de pierre mal alignées. Et c’est tellement peu confortable qu’on est mieux ici!

Le nord-est de l’Ukraine est l’une des régions les plus reculées et les plus pauvres du pays le plus pauvre d’Europe. Les villes restent dynamiques, mais les infrastructures ne sont pas entretenues et les campagnes se désertifient. Olena Sedortchyk se rappelle qu’il y avait avant 19 arrêts au lieu de 18 le long de la voie ferroviaire.

Olena Sedortchyk: Il y avait un petit village, mais les derniers habitants sont morts. Alors on a supprimé l’arrêt.

Pour elle, ce train sur voie étroite est bien plus qu’une curiosité technologique.

Olena Sydortchyk: Sans ce train, deux cantons seraient complètement coupés de la civilisation. Il n’y a pas de route, les autobus ne peuvent pas y aller. Même les gens du coin ne s’y risquent pas. Ce train, c’est une ligne de vie. Les gens l’empruntent pour se déplacer, pour aller à l’hôpital, pour aller faire des courses. Pour toutes les questions pratiques, il n’y a que ce train.

Dans la région, pas d’usine, ni d’entreprise de service. Les habitants vivent de l’agriculture, de l’argent que leurs proches envoient de l’étranger, et d’une activité illégale. Le sous-sol regorge d’ambre jaune. Des groupes mystérieux, pour certains criminels, éventrent la forêt depuis des années pour l’en extraire. Serhiy est lui-même impliqué dans ce trafic.

Serhiy: Tout le monde fait ça ici. C’est un travail difficile mais le seul moyen d’avoir un salaire décent.

De la porte du train qui reste ouverte pendant tout le trajet, on découvre un paysage lunaire de centaines de trous, d’arbres abattus et de souches arrachées. L’extraction de l’ambre est dénoncée depuis longtemps comme un désastre écologique, pourtant avalisé par d’importantes personnalités à Kiev.

Serhiy ne souhaite pas donner son nom de famille à un journaliste Mais dans le train, il exhibe ses collections d’ambre à tous et en parle ouvertement.

Maria Konovaltchouk: Depuis le temps, on se connait tous ici. A force d’allers et retours, c’est presque devenu un train de famille.

La contrôleuse Maria Konovaltchouk se dit très heureuse de son travail. Il est presque 16h30. Les premières maisons d’Antonivka apparaissent. Elle se réjouit à l’idée de rentrer chez elle. Mais elle n’a pas encore fini son travail.

Maria Konovaltchouk: Il faut encore aller au bureau, rendre les caisses, déposer l’argent, rédiger un rapport d’activité. Et ensuite, on peut enfin rentrer à la maison!

Maria Konovaltchouk et Olena Sedortchyk se préparent déjà à leur prochaine journée de travail. Arrivés à la gare d’Antonivka, il fait cette fois plein jour. La seconde locomotive en réparation et ses wagons inutilisés sont bien visibles. Un rappel que cette ligne peut s’arrêter à n’importe quel moment, sans solution de rechange. Et il faudrait alors bien plus que 4 heures pour desservir les campagnes environnantes.

Ecouter le reportage ici

En gare d’Antonivka

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