La Croix : À Skybyn, en Ukraine, d’un Patriarcat à l’autre

Article publié sur le site de La Croix le 28/01/2018

Fabrice Deprez (à Skybyn) , le 28/01/2019 à 11h15

À Skybyn, dans le centre de l’Ukraine, la paroisse a fait le choix de se rallier à la nouvelle Église ukrainienne. Cette transition s’est faite ici sans heurts tandis qu’ailleurs, le Patriarcat de Moscou dénonce pressions et intimidations.

Voilà trois semaines que les prières du père Valéri résonnent différemment dans l’église Saint Martyr Parascève de Skybyn, un village de 2 000 habitants dans le centre de l’Ukraine. Et pour cause : en place de l’habituel slavon d’église, l’ancestrale langue liturgique de l’orthodoxie slave, les sermons du prêtre sont maintenant en ukrainien.

Le changement de langue s’est, au début de l’année, avéré être un argument de poids pour convaincre les paroissiens de quitter le Patriarcat de Moscou, jusqu’à récemment la seule Église orthodoxe canonique du pays, et rejoindre la nouvelle Église orthodoxe ukrainienne.

Un vote unanime

La création de celle-ci a été entérinée le 5 janvier lorsque le patriarche de Constantinople, « premier parmi ses pairs » dans l’orthodoxie mondiale, a remis au chef de la nouvelle Église ukrainienne le « tomos d’autocéphalie », un décret certifiant la reconnaissance canonique de l’Église. La paroisse de Skybyn n’a, elle, pas attendu cette ultime étape pour se décider : en fin d’année, 24 de ses paroissiens ont bravé les chutes de neige pour se réunir dans l’église locale, un ancien centre communal aux murs défraîchis qui surplombe la ville, et se prononcer unanimement en faveur du passage à la nouvelle Église. « Tout s’est fait très calmement », raconte Leonid, un retraité régulièrement présent à l’église.

Victoire majeure pour le Patriarcat de Kiev, jusqu’alors une Église orthodoxe non reconnue, et le président ukrainien, qui a fait du mouvement pour l’autocéphalie une question d’identité nationale, la création d’une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne est dénoncée par le Patriarcat de Moscou. Celui-ci craint désormais la migration d’une partie des près de 12 000 paroisses qu’il contrôle dans le pays vers une nouvelle Église ouvertement soutenue par le pouvoir ukrainien.

Une centaine de paroisses, essentiellement dans l’ouest et le centre du pays, ont depuis le début de l’année annoncé leur passage à l’Église orthodoxe d’Ukraine, en majorité sans incidents. Mais les représentants du Patriarcat de Moscou affirment que les paroisses souhaitant rester au sein de l’Église russe pourraient faire l’objet de pressions de la part des autorités ukrainiennes.

La langue, principal changement

À Skybyn, le maire Volodymyr Lomachinsky évacue d’un revers de la main la question de possibles tensions. « Tout le monde à Skybyn ne soutient pas cette décision, reconnaît-il, mais chacun sera libre. S’il n’y a pas de provocations d’en haut, il ne se passera rien, je le garantis. Tu veux aller au Patriarcat de Kiev ? Vas-y. Au Patriarcat de Moscou ? Vas-y. » Et si lui soutient le changement d’Église, il se gardera bien de faire du prosélytisme. « Ce n’est pas mon rôle,explique-t-il. Chacun fait ce qu’il veut, chacun sa foi. ».

Pour convaincre les réticents, le père Valéri a choisi de mettre l’accent sur la possibilité de réaliser les liturgies en ukrainien, argument plus concret que celui de la nécessité de réduire l’influence russe, avancé notamment par le président ukrainien. « Beaucoup ne comprenaient pas le slavon d’église, c’était compliqué pour eux », explique-t-il. Svetlana, une enseignante de 31 ans à l’école du village, abonde : « C’est une décision très importante, nous voulons pouvoir prier dans notre langue natale. »

Mais, signe que ces changements sont encore balbutiants, le père Valéri n’a pas pu réaliser une liturgie entière en ukrainien, n’étant pas certain de la traduction de certains termes. Et dans le contexte d’une Église jeune de quelques semaines et donc en pleine construction, les changements d’allégeances sont pour l’heure « de facto et non de jure » , reconnaît un responsable de l’Église à Kiev. Le parlement ukrainien a voté le 17 janvier une loi qui définira les modalités spécifiques de ces transferts. Avec un objectif clair : réitérer le vote réalisé à Skybyn dans le plus grand nombre de paroisses possible.

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