La Croix : En Ukraine, la candidate Ioulia Timochenko joue son va-tout

Version longue d’un article publié par La Croix le 04/03/2019

Fabrice Deprez, à Youjne (Ukraine) 

L’ancienne égérie de la révolution orange se présente pour la troisième fois à la présidentielle ukrainienne. Pendant plusieurs mois en tête des sondages, elle est en perte de vitesse à un mois du scrutin.

Pour Karaoush Nikolaevna, retraitée de 83 ans vivant à Youjne, petite ville au bord de la mer Noire, pas de doute : sous la présidence de Ioulia Timoshenko, la situation du pays sera « cent fois meilleure ». Ce 21 février, la candidate à la présidentielle rendue célèbre pour sa participation à la « révolution orange » de 2004 faisait campagne à Youjne, une petite ville aux abords de la mer Noire et de l’un des plus importants ports du pays. Devant un public acquis à sa cause –et en partie amené en bus d’Odessa, la capitale régionale–, Timoshenko a décrié la « catastrophique » situation économique du pays, s’est émue du risque de fraude pendant l’élection et dénoncé « l’enrichissement » du président Petro Porochenko pendant son mandat.

Un incertain second tour

A un mois de l’élection présidentielle, Timoshenko, qui évolue dans les hautes sphères de la politique ukrainienne depuis le milieu des années 1990 et se présente pour la troisième fois à la présidentielle, est en difficulté. Pendant plus de six mois, les sondages en ont fait la favorite incontestée de la présidentielle. Dans une élection parmi les plus volatiles que le pays ait jamais connu, la seule certitude, disait-on alors, était la présence de l’ancienne première ministre au deuxième tour. Las : l’entrée fracassante du comédien Volodymyr Zelensky dans la course et la remontée progressive de l’actuel président dans les sondages ont fait passer cette unique certitude à la fenêtre. Alors la candidate bat le pavé, enchaînant les meetings à travers l’Ukraine.

A Youjne, la politicienne de 58 ans est en terrain conquis. « Encore plus belle qu’à la télé ! » s’exclame Ivan, un retraité d’Odessa. C’est son électorat de cœur, retraités ainsi que « bioudjetniki », les employés du secteur public, qui est venu assister à son discours dans le palais de la culture local. Lioudmila a toujours voté pour Timoshenko et n’a pas l’intention de changer : lorsqu’elle était première ministre, raconte-t-elle, Timoshenko s’est battu pour sauver le port de la région, alors pris dans la tourmente de la crise financière de 2009. Critiqué par ses adversaires pour des prises de position qualifiés de « populistes », Timoshenko a notamment fait de la baisse des prix du gaz et de la hausse des bénéfices sociaux un des axes clés de sa campagne.

La ténacité de la « princesse du gaz »

Ces sujets font mouche auprès du public trié sur le volet de Youjne, mais pourraient ne pas suffire à convaincre au-delà de sa base électorale. « Au début de sa campagne, elle a insisté sur le besoin d’innovation dans le pays pour essayer de convaincre un électorat plus jeune » explique Andreï Miseliouk, un analyste politique basé à Kiev, « mais elle est vite revenue à une stratégie de critique virulente du président ». A un mois de l’élection, Timoshenko insiste aussi de plus en plus sur le risque de fraude.

La présence de Timoshenko dans la campagne présidentielle témoigne de l’extraordinaire ténacité de cette politicienne surnommée la « princesse du gaz », en référence à une fortune accumulée dans le milieu opaque du secteur gazier ukrainien dans les années 90. Sa condamnation en 2011 pour abus de pouvoir, au terme d’un procès qualifié de « politique » par les pays occidentaux, semblait ainsi avoir un mis un terme à sa carrière. Et lorsqu’elle se présente en février 2014 devant les manifestants de la place de l’indépendance de Kiev quelques heures après la fuite du président Yanoukovitch, l’accueil est mitigé : célébrée pour son opposition à Yanoukovitch, elle est aussi vue comme un exemple d’une politique à l’ancienne dont les Ukrainiens voudraient se débarrasser. Mais Timoshenko a depuis patiemment reconstruit sa machine politique et s’est positionné comme la première opposante au président. Plus de dix ans après avoir croisé le fer avec Porochenko pour la première fois –à l’époque pour le poste de première ministre–, et cinq ans après sa défaite lors de la présidentielle de 2014, une victoire aurait pour Timoshenko des airs de revanche.

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