RFI: L’Ukraine, l’Eurovision, et la guerre

L’art pour l’art? Ou l’art doit-il être militant? Une controverse qui rappelle que l’Ukraine est un pays toujours en guerre, 5 ans après l’annexion de la Crimée.

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 02/03/2019

L’Ukraine ne participera pas à l’édition 2019 de l’Eurovision, organisée à Tel-Aviv en mai. C’est le dénouement inédit d’un des scandales qui a agité le pays toute cette semaine. Le groupe MARUV, gagnant de la qualification nationale, a refusé de souscrire à certaines règles, notamment l’interdiction de se produire en Russie… Une controverse qui rappelle que l’Ukraine est un pays toujours en guerre, 5 ans après l’annexion de la Crimée. Pour en parler, Sébastien Gobert à Kiev

Il n’y a pas que MARUV: tous les prétendants au poste de la représentation ukrainienne à l’Eurovision ont refusé d’y aller. Comment l’expliquer?

C’est une série d’épisode de tension qui ont marqué la sélection. D’abord, deux chanteuses soeurs jumelles, Anna-Maria, ont du admettre que leurs parents travaillent en Crimée annexée et prendre de la distance par rapport à eux. Les larmes aux yeux à la télévision, elles ont du jurer de leur amour pour l’Ukraine. Ca a déjà donné le ton de la qualification. MARUV, ensuite, a causé une levée de boucliers en assurant qu’elle “porterait la paix” dans ses concerts prévus en Russie. A chaque épisode, les médias et réseaux sociaux se sont enflammés.

MARUV n’a apprécié ni les controverses, ni les règles de la chaîne publique ukrainienne Souspilné, qui lui imposait entre autres de ne pas se produire en Russie pendant quelques mois. Elle a claqué la porte, en refusant d’être un “instrument dans l’arène politique”. Les autres finalistes ont aussi refusé de reprendre le flambeau. Par respect pour la gagnante MARUV, mais aussi en signe de protestation.

Est-il normal que l’Eurovision soit aussi politisée en Ukraine?

C’est un grand débat ici. Un des finalistes, le groupe Kazka, a justifié son refus de se rendre à Tel-Aviv en affirmant que sa mission est “d’unir les gens par la musique, non pas de semer la discorde”. C’est le message qui est censé être au coeur de l’Eurovision. La chanteuse Rouslana, gagnante de l’Eurovision 2004 et icône nationale, réclame l’organisation d’une nouvelle qualification nationale, afin que l’Ukraine ne perde pas cette chance de participer à un évènement d’ampleur continentale.

Mais en fait, l’Eurovision a toujours été très politique, en Ukraine comme dans d’autres pays. En 2016, la victoire de la Tatare de Crimée Djamala avait permis de mettre l’accent sur l’annexion illégale de la péninsule par la Russie. En 2017, l’Ukraine organisait le concours, et les autorités avaient frappé d’interdiction d’entrée sur le territoire de la finaliste russe, Yulia Samoilova – sous prétexte que celle-ci s’était produite en Crimée. Vous savez que les Ukrainiens reprochent à la communauté internationale d’ignorer la réalité de l’agression russe contre leur pays. Qu’on le veuille ou non, ils ont fait de l’Eurovision une plateforme pour exprimer leurs doléances.

Et d’ailleurs, les Russes ne sont pas en reste pour instrumentaliser la question: ils ont offert une médaille à MARUV pour son refus de se plier aux conditions de Souspilné. Une manière se présenter comme les défenseurs de la liberté artistique, et des bonnes relations entre l’Ukraine et la Russie. C’est assez surréel, quand on y pense.

On sait que les sphères culturelles ukrainienne et russe sont très entremêlées. A travers la langue mais aussi des connexions économiques et historiques. Peut-on vraiment demander aux artistes ukrainiens de rompre tout lien avec la Russie?

Pour la chaîne publique Souspilné, c’est un “problème systémique” en effet, qui perdure malgré 5 ans de guerre. Une partie de la classe politique s’est affairée à découpler l’espace culturel et médiatique ukrainien de la Russie, à travers des quotas linguistiques, des interdictions d’entrée sur le territoire d’artistes russes, ou encore du blocage de médias russes. De liens forts perdurent pourtant, pour les raisons que vous avez évoqué. Mais en fait, la continuation de ces liens culturels est-elle vraiment considérée comme un problème par une majorité d’Ukrainiens? Là encore, il y a débat, puisque de nombreux Ukrainiens croient que les liens culturels et familiaux doivent primer sur la politique, et sur la guerre.

L’annulation de la participation ukrainienne trahit ainsi, à un mois de l’élection présidentielle, l’effritement du consensus national sur la politique de rupture définitive des liens entre l’Ukraine et la Russie. Ainsi le candidat Volodymyr Zelenskiy, qui se revendique comme un anti-système et porte-voix des russophones, s’est vite engouffré dans la brèche: “Alors on peut faire de la contrebande avec la Russie. On peut vendre des bonbons (de la confiserie Roshen du Président Petro Porochenko, ndlr.) en Russie. Mais MARUV, elle ne peut pas aller en Russie!” En filigrane, Volodymyr Zelenskiy joue sur la croyance répandue en Ukraine d’un pouvoir hypocrite, qui agiterait la question de la rupture avec Moscou tout en préservant ses intérêts économiques.

Du même coup, le scandale de l’Eurovision est non seulement géopolitique, mais Il est aussi devenu une arme de la campagne des présidentielles.

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