Grand Reportage RFI: En Ukraine, la corruption fait toujours recette dans la campagne

Petro Porochenko avait monopolisé les thèmes de la campagne présidentielle pendant des mois. Jusqu’à ce qu’une enquête implique son entourage proche dans un scandale de contrebande. Et rappelle à tous que la corruption reste endémique en Ukraine.

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 28/03/2019

L’Ukraine se prépare à une élection présidentielle très disputée, et très incertaine, ce 31 mars. 39 candidats sont en lice. Le comédien Volodymyr Zelenskiy mène le peloton de tête, suivi par l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko et le président actuel Petro Porochenko. Le chef de l’État peine à assurer sa réélection. Il avait tenté d’imposer un calendrier conservateur basé sur son rôle de chef des armées, sur la religion et sur la défense de la langue ukrainienne. Il a été rattrapé par des affaires de corruption, notamment une dans le domaine de la défense. Dans un pays en guerre dans l’est du pays contre des forces pro-russes et russes, le scandale est retentissant. La corruption reste endémique en Ukraine, 5 ans après la révolution de l’Euromaidan. Elle fait toujours recette dans la campagne.

Un grand reportage de Sébastien Gobert
A la réalisation, Pierre Chaffanjon.

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Le Président Petro Porochenko termine son meeting de campagne dans la ville de Tcherkassy, sous des applaudissements timides, et quitte rapidement la scène. C’est le moment que des militants nationalistes choisissent pour se diriger à l’arrière de l’estrade, pour interpeller le chef de l’Etat.

Les policiers s’interposent. Dans la cohue, le cortège présidentiel fend la foule.

Un chef de file nationaliste s’emporte. Regardez, notre président prend la fuite…!

… Sous la protection de ses sbires, de la police. C’est ça, le représentant du peuple?

Un affrontement généralisé éclate pendant de longues minutes. Ce 10 mars, on compte 22 blessés parmi les forces de l’ordre. Une échauffourée avait aussi éclaté dans la capitale Kiev la veille.

Plusieurs meetings de campagne de Petro Porochenko ont été perturbés par les ultra-nationalistes de la nébuleuse Azov.

Dans l’est du pays, la guerre continue de faire des ravages. Plus de 13000 personnes y ont déjà perdu la vie, selon l’ONU. Et à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, le chef de l’Etat est tenu personnellement responsable d’un scandale dans le secteur de l’armement révélé par des journalistes de l’équipe Nashi Hroshi (Notre Argent).

Jingle Nashi Hroshi: Bonjour, je m’appelle Denys Bihus, merci de regarder le programme d’investigation “Nashi Hroshi”

Le programme de ces journalistes spécialisés dans les questions financières est très connu. Avec cette enquête, ils tapent très fort.

Denys Bihus: Si vous avez vu la bande annonce de cette émission, alors vous savez déjà que ce n’est pas un épisode comme les autres. Nos journalistes ont rassemblé les preuves pendant plusieurs années pour mettre à jour un vaste réseau de contrebande de plusieurs centaines de millions de hryvnias dans le secteur de la défense. Parmi les acteurs principaux de l’affaire, l’ami et le partenaire de Petro Porochenko, Oleh Hladkovskiy, et son fils Ihor de 22 ans.

Le jeune Ihor et quelques complices auraient détourné plus de 9 millions d’euros en important de l’équipement militaire de seconde main de Russie, pour le revendre au prix fort à l’armée ukrainienne. L’implication de la Russie, considérée comme “pays agresseur”, ne passe pas du tout dans la société.

Pourtant, à sa diffusion, l’affaire n’est pas prise au sérieux dans les plus hautes sphères de l’Etat. Ce n’est qu’une affaire parmi tant d’autres, dit-on. Oleh Hladkovskiy conserve son poste de secrétaire adjoint du conseil national de sécurité et de défense. Son fils Ihor tente de ridiculiser le travail des journalistes en simulant sa propre émission, Vashi Hroshi (Votre Argent).

Ihor Hladkovskiy: C’est un programme d’animation virtuelle, qui permet de réaliser n’importe quel fantaisie à l’écran.

Si les journalistes ont pu imaginer une enquête avec des petites animations sympathiques, lui peut le faire aussi, affirme-t-il. Il dénonce leur travail comme une simple boule puante dans le cadre de la campagne des présidentielles.

Ihor Hladkovskiy: Heureusement nous vivons dans un Etat de droit, et j’ai la possibilité de régler ce différend au tribunal. Dans les prochains jours, je présenterai les preuves pour réfuter cette enquête. Ne manquez pas le prochain épisode!

Mais de prochain épisode, il n’y en aura pas. Au contraire, ce sont les journalistes qui avancent de nouvelles preuves qui impliquent encore plus Oleh Hladkovskiy et éclaboussent Petro Porochenko.

Les marchés publics du secteur de la défense sont tenus secrets à 80%, et beaucoup soupçonnaient des fraudes massives.

Lada Roslycky est directrice d’un comité de lutte contre la corruption dans le secteur de la défense.

Lada Roslycky: Cette affaire est très révélatrice du niveau de corruption qui persiste en Ukraine. Mais nous savons que dans l’industrie de la défense, la corruption s’élève à environ 20 milliards de dollars. C’est une goutte dans l’océan, qui révèle un problème très sérieux pour l’Ukraine.

Engagé dans la course à sa réélection, Petro Porochenko se présente comme un homme fort, chef des armées d’un pays en guerre. L’affaire tombe donc au plus mal pour lui. Ses opposants se sont rapidement souvenu d’une de ses déclarations de 2017:

Petro Porochenko: Je ne laisserai personne s’enrichir aux dépends de l’armée. Ceux qui volent de l’armée, je leur couperai les mains.

En fait, il n’en fera rien. Il lui faut une semaine pour renvoyer son ami Oleh Hladkovskiy du conseil de sécurité et de défense. A partir de là il est tente de se dissocier le plus possible de l’affaire par des déclarations de principe. Petro Porochenko: Ma mission n’est pas d’enquêter, mais d’assurer les conditions d’une enquête transparence et objective, pour que la société ait confiance dans les résultats. Aucune fonction, aucune relation, aucun nom de famille, aucune amitié de longue date avec le président ne peut protéger les coupables. Tout citoyen est égal devant la justice.

Pour le journaliste Denys Bihus sur le plateau de Hromadske TV, cette prise de distance est une solution un peu trop facile.

Denys Bihus: Le président dit qu’il n’était pas au courant, il faut lui laisser le bénéfice du doute. Mais il n’empêche. Il est responsable du secteur stratégique de la défense et de l’armement. Il y a placé ses amis, pas en fonction de leurs compétences mais de leurs relations personnelles. Cela veut donc dire qu’il a une confiance totale. Et quand il s’avère que ses amis ont fait des bêtises, le président n’assume aucune responsabilité? Ce n’est pas sérieux.

Pour les ultra-nationalistes en tout cas, ce n’est pas suffisant. Entre deux échauffourées avec la police, leur chef Andriy Biletskiy assure vouloir mener une lutte sans merci.

Andriy Biletskiy: Petro Porochenko, c’est un homme qui peut tout se permettre. Il a modifié la législation du jour au lendemain pour que son copain devienne procureur général. Il a placé ses amis aux postes à responsabilité partout dans le pays. Il ne paie pas pour sa campagne électorale, mais il se fait financer par le budget de l’Etat. Il peut faire beaucoup de choses. Mais la seule chose qu’il ne peut pas se permettre, c’est de traduire ses copains en justice. C’est une règle dans chaque mafia, en l’occurrence la mafia de Porochenko. Si tu abandonnes un des tiens aujourd’hui, alors c’est lui qui te dénoncera demain.

5 ans après la révolution de la dignité de 2014, beaucoup a été fait, notamment sur la transparence des marchés publics. Mais la corruption reste endémique en Ukraine. Le pays est classé 120 sur 180 par l’ONG Transparency International. Serhiy Priepin est un retraité, il se tient sur Maïdan Nezalejnosti, la place de l’indépendance à Kiev, épicentre de la révolution. La corruption, il y est habitué. Mais ce scandale dépasse les bornes.

Serhiy Priepin: Vous savez, la contrebande et la corruption… C’est normal en quelque sorte, et c’est comme ça que nos premiers soldats se sont équipés en 2014. Mais il faut une juste mesure. Donner un million à l’armée c’est bien. Mais si on vole deux millions dans l’opération… Ce n’est pas correct. Ces gars qui ne respectent rien, il faut juste les prendre par le coup, les amener ici sur la place de l’indépendance, et les fusiller. C’est mon sentiment.

Chez Serhiy Priepin comme dans les enquêtes d’opinion, c’est le sentiment d’injustice qui prédomine. Petro Porochenko s’était annoncé comme un champion de la lutte contre la corruption. Aucun des hauts dignitaires de l’ancien régime renversé en 2014 n’est en prison. Et de nombreuses affaires ont touché son entourage.

En l’occurrence, l’enquête des journalistes sur le scandale de contrebande dans l’armement a révélé que toutes les institutions anti-corruption qui auraient du se charger de ce scandale l’ont en fait couvert. Certains enquêteurs auraient reçu des bakchichs pour cela. Pour l’avocat Vitaliy Tytych, c’est encore une preuve de plus de l’absence de réforme du système judiciaire.

Vitaliy Tytych: En fait, tout a été perdu dès l’adoption des premières réformes. Toute l’architecture de la lutte anti-corruption a été viciée à la base. La société civile ne s’est pas imposée. Et j’ai réalisé à quel point les experts étaient faibles.

Certaines des nouvelles institutions créées après la révolution de 2014 sont clairement sous contrôle politique. C’est tellement évident que Marie Iovanovitch, l’ambassadrice des Etats-Unis en personne, a récemment réclamé publiquement la démission d’un procureur anti-corruption. La sortie était peu diplomatique, mais elle a été soutenue par la société civile.

Mais remplacer les personnes n’est pas tout. Il s’agit aussi de choisir les personnes qui vont la remplacer. L’avocate Anastasia Krasnosilska représente une ONG d’action contre la corruption.

Anastasia Krasnosilska: Dans le cas de la cour suprême, c’est une commission ukrainienne qui a sélectionné les juges. Devinez ce qu’il s’est passé? Des juges à la fortune mystérieuse ont été nommés. D’autres qui avaient décidé de l’arrestation des révolutionnaires de 2014 ont été nommés. Il y a même deux juges qui avaient reconnu que le procureur général actuel était un criminel ont été nommés. Mais on ne peut pas avoir les deux en même temps! Soit ces deux juges ne sont pas corrects, soit le procureur général est un criminel! Mais en fait, nous avons les deux.

Tous les espoirs se fixent désormais sur la création d’une haute cour anti-corruption, une priorité des sponsors occidentaux et de la société civile. Anastasia Krasnosilska.

Anastasia Krasnosilska: Je dirais que c’est le meilleur résultat que l’on ait eu en termes de réforme du système judiciaire au cours des cinq dernières années. Les experts internationaux ont eu la possibilité d’apposer leur veto sur des candidats au passé trouble, sur des juges qui avaient pris des décisions politisées, sur des fonctionnaires, magistrats, scientifiques, qui n’ont pas pu expliquer l’origine de leurs fortunes… 95% d’entre eux ont été écartés. Et c’est grâce aux experts internationaux.

La cour pourrait entrer en fonction en avril. Elle viendrait chapeauter le travail des procureurs dans un circuit indépendant du système judiciaire classique, et traiter les affaires de corruption de haut-vol. L’avocat Vitaliy Tytych n’est pourtant pas très optimiste.

Vitaliy Tytych: C’est une avancée tactique, mais pas du tout un progrès stratégique. Je peux vous dire aujourd’hui ce qu’il adviendra de la cour anti-corruption dans un an, car le processus de sélection n’est pas assez strict. Ils ont sélectionné des procureurs expérimentés. Un procureur qui a quelques années d’expérience ne peut pas être un procureur anti-corruption, parce qu’il est forcément perverti par le système. L’institution du procureur en Ukraine, c’est une institution criminelle. Point. Il faut du sang neuf.

Du sang neuf, et de la volonté politique. Au cours de son mandat, Petro Porochenko s’est imposé comme le grand horloger de la machine d’Etat. Tous les blocages de réforme et scandales lui remontent directement. Anastasia Krasnosilska.

Anastasia Krasnosilska: Petro Porochenko est le seul candidat qui n’est pas dans une position de promettre, mais plutôt d’agir. Il y a des points précis sur lesquels il aurait pu agir. Une de nos demandes est de rétablir l’institution en charge du contrôle du patrimoine des fonctionnaires. La proposition de loi dort au Parlement depuis deux ans déjà. Son groupe parlementaire ne la vote pas, alors qu’il aurait juste à leur en donner l’ordre. Ce serait sa meilleure réclame politique.

Petro Porochenko ne l’entend pas de cette oreille. Il se contente d’une promesse vague.

Petro Poroshenko: Nous devons arriver en Ukraine à un niveau de tolérance zéro en matière de corruption.

En 2014, il avait fait la même promesse, mot pour mot. Autant dire que ses manquements dans la lutte contre la corruption jouent en faveur de ses opposants.

L’ancienne première ministre Ioulia Timochenko l’accuse de tous les maux. L’acteur Volodymyr Zelenskiy, favori des sondages, se contente de promesses simples, voire simplistes. Ici sur le plateau de la chaîne TSN.

Volodymyr Zelenskiy: Mon équipe et moi avons consulté des experts Américains. Ils nous ont raconté qu’ils ont eu le même problème dans la défense. C’était il y a environ 150 ans, et cela a été réglé par ce qu’on appelle la loi de Lincoln de 1863. Le principe était très simple: tous ceux qui dénonçaient un fonctionnaire corrompu obtenaient un pourcentage de l’argent qui était rendu au budget d’Etat. Nous adopterons une loi similaire.

Le succès de Volodymyr Zelenskiy dans les sondages est une claque à Petro Porochenko, ainsi qu’au système traditionnel qu’il incarne. Le chef de l’Etat a encore ses chances dans les urnes. Il se présente comme une autorité et un gage de stabilité, qui a des actifs à son bilan.

Sur la place de l’indépendance de Kiev, la jeune Ioulia Kotovitch admet beaucoup de choses ont changé au cours des 5 dernières années.

Ioulia Kotovitch: Notre président actuel… Il a fait des choses. Pas suffisamment pour être réélu, mais il a fait des choses. L’état des routes s’est amélioré dans le pays, le régime de visas Schengen a été aboli, notre culture nationale connait un renouveau…

Alors qu’elle se recueille sur les petits mémoriaux aux révolutionnaires tombés en 2014, elle se reprend.

Ioulia Kotovitch: Mais est-ce que des milliers d’Ukrainiens ont donné leur vie pour ça, ou ils espéraient autre chose? Est-ce que c’est à la hauteur de leur sacrifice?

Il est difficile de dire si Petro Porochenko va réussir dans les urnes à remporter un second mandat. Les fraudes et les achats d’électeurs ont entaché la campagne et brouillent les lignes. Quoiqu’il en soit, la question de la corruption est redevenue une priorité de la campagne, et elle doit être adressée par chaque candidat. Elle trouve sa source dans les morts de la révolution. Et les ultra-nationalistes ont déjà prouvé qu’ils n’hésiteront pas à refaire usage de la violence au nom de cette corruption.

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