RFI: Moscou face à ses déchets

En Russie, les protestations face au traitement des déchets de Moscou – Par Etienne Bouche.

La gestion des déchets est une problématique qui retient une attention grandissante en Russie. Ces deux dernières années, la société civile se mobilise et est parvenue à imposer le sujet jusque dans les médias à forte audience. La capitale, Moscou, produit une quantité gigantesque de déchets qu’elle déverse dans sa banlieue, mais aussi désormais dans le nord du pays, dans la région d’Arkhanguelsk. Début février, le mécontentement a pris une ampleur nationale – des rassemblements ont été organisés dans des dizaines de villes du pays. Le défi écologique est immense dans un pays où la pratique du tri reste marginale.

Reportage diffusé le 27/03/2019 dans l’émission “Accents d’Europe”, sur RFI

C’est la première fois que Jérémie Pichon donne une conférence à Moscou. En quelques années, ce militant de la décroissance est devenu en France l’un des porte-voix du mouvement zéro déchet. Son exposé est clair et pédagogue. Pour Jérémie, il s’agit de semer de petites graines. Car en Russie, les pratiques écologiques sont absentes des grands médias. A Moscou, le Français découvre un mode de vie assez peu conforme à ses principes.

Jérémie Pichon : « Moi j’ai été surpris de voir qu’on avait des vide-ordures dans les appartements. On met toutes les ordures, c’est-à-dire autant la matière organique que le verre, le plastique ou les métaux dans la même poubelle. C’est juste incroyable. Depuis une vingtaine d’années, les Russes et les Moscovites ont eu accès à une consommation de masse, et évidemment, c’est logique – je ferais sans doute la même chose – ils ont plongé dedans la tête la première. Donc du coup ils commencent aujourd’hui à se poser des questions qu’on s’est posé, nous, au début des années 2000 – sur la collecte des déchets, sur la réduction à la source. Le chemin va être long, en tout cas les questions commencent à se poser aujourd’hui. »

Entre la motte de beurre achetée sans emballage sur le marché d’Hossegor et les ordures moscovites jetées sans distinction, le décalage est immense. Le public venu écouter Jérémie est bien plus informé que la moyenne mais largement minoritaire. L’idéologie Zéro déchet reste encore inaudible en Russie où le tri des ordures est embryonnaire. Mais aujourd’hui, les Russes sont de plus en plus nombreux à exiger des changements. « La Russie n’est pas une poubelle », c’est le slogan que scandaient le mois dernier des milliers de manifestants à travers le pays. Le militant d’opposition Ilya Iachine participait à un rassemblement dans la capitale.

Ilya Iachine : « Au lieu d’introduire un système de tri, ce qui serait bénéfique pour la ville, on réduit les dépenses allouées à l’écologie et on engage une réforme qui consiste à des créer des structures compressant les déchets qui seront ensuite incinérés et enterrés. Cela aura des conséquences catastrophiques. A Moscou, les services communaux sont gérés par une petite mafia qui entretient un rapport prédateur à la terre et à la nature. Ces gens n’en ont rien à cirer des préoccupations écologiques. Comment s’enrichir un peu plus est la seule chose qui les intéresse. »

A l’origine de ces manifestations, une réforme qui confie la gestion des déchets à un opérateur unique. Et elle prévoit en effet la création de centres qui serviront de zones de transit : les ordures y seront comprimées avant d’être envoyées ailleurs, c’est-à-dire loin de Moscou. La réforme fait notamment scandale dans la région d’Arkhanguelsk, dans le nord-ouest du pays.

En Russie, l’écologie tend à devenir un vecteur de contestation. Écartés du jeu politique, les Russes sont aujourd’hui plus nombreux à s’engager pour des causes environnementales. Pour la qualité de l’air, pour la préservation d’un parc. Un engagement qui se fait en dehors du champ politique – il n’y a d’ailleurs pas de vrai parti écologiste. Galina habite à Noguinsk, dans la région de Moscou. Elle estime que dans ce domaine, la société n’a rien attendre de l’État.

Galina : « La capitalisme a introduit des déchets que nous n’avions pas à l’époque soviétique. Avant, on avait des boîtes réutilisables, des emballages convenables, et on a découvert ensuite le revers de la médaille du capitalisme. Il est tout à fait possible de se détourner de ce système, il suffit de refuser les emballages, et c’est à la société d’en prendre l’initiative. C’est à elle de décider de ne plus acheter de produits avec emballages, de dire qu’elle n’a pas envie de polluer les océans avec du plastique, qu’elle refuse ces intoxications que l’on subit aujourd’hui… C’est à la société de dire qu’elle veut le produit et le produit seul. »

Dans un quartier nouvellement gentrifié – une ancienne usine de panification –, le magasin de Larissa Petrakova est l’illustration de cette prise de conscience naissante. Ouvert en banlieue il y un an, ce magasin de produits de vrac a déménagé il y a quelques jours dans le centre de Moscou. Larissa espère y capter une clientèle plus large. Elle explique que gérer un tel commerce en Russie n’a rien évident.

Larissa Petrakova : « A chaque fois que l’on contacte un nouveau producteur, nous devons systématiquement expliquer notre démarche. Depuis l’ouverture du magasin au printemps dernier, c’est devenu un peu plus facile, mais il n’empêche, les producteurs qui nous conviennent sont peu nombreux. Dès le début, cela a été important pour nous de trouver des producteurs qui correspondent à nos exigences. » 

Lev a 21 ans et des lunettes rondes sur le nez. Il est venu découvrir le magasin avec une amie. Il en ressort avec des pastilles en guise de dentifrice.

Lev : « J’ai découvert le mouvement Zéro déchet sur internet, essentiellement à travers des blogs étrangers. Je trouve ça bien qu’un magasin de ce type ait fait son apparition à Moscou. C’est important car il faut que les gens soient informés, qu’ils repensent leurs habitudes et adoptent un mode de consommation responsable. Il faut bien commencer par quelque chose, et cela a déjà commencé puisque les gens viennent. En Russie, les choses mettent toujours plus de temps à arriver. »

L’initiative de Larissa ressemble à une goutte d’eau dans un océan de plastique. Il s’agit de l’unique magasin de ce type à Moscou. Selon Larissa, il y en aurait cinq dans toute la Russie.

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