La Croix : Petro Porochenko jette ses dernières forces dans la bataille présidentielle

Article publié par La Croix le 19/04/2019
Fabrice Deprez, à Kiev et Kryvyi Rih

Plusieurs sondages donnent le comédien Volodymyr Zelensky large vainqueur du second tour, qui se tiendra dimanche 21 avril, mais le président en exercice ne s’avoue pas battu. Un débat, vendredi 19 avril, confronte les deux hommes.


Les affiches sont apparues à travers l’Ukraine en fin de semaine dernière, et furent promptement dénoncées comme une sournoise attaque de Volodymyr Zelensky par l’équipe de Petro Porochenko. Elles reprennent la typologie de la campagne du président ukrainien, lettres blanches épaisses et fond rouge bordeaux, mais montrent Porochenko de profil, visage hors-champ, et adossé à un unique mot : « Fini ».

Une affiche anti-Porochenko montre le président accolé au mot “Fini” près de la gare de
Kryvyi Rih / Photo: Fabrice Deprez

À Kryvyi Rih, ville industrielle de 600 000 habitants encerclée de gigantesques carrières de minerai de fer, les posters quadrillent le centre, de l’avenue Gagarine à celle des Métallurgistes. La ville natale de la star de télévision Volodymyr Zelensky, qui affrontera dimanche 21 avril le président lors du deuxième tour de l’élection présidentielle, semble avoir déjà oublié Porochenko. Dans le reste du pays, le président en exercice, pour quelques heures encore, se démène pour rattraper un retard de 15 % accumulé lors du premier tour, le 7 avril dernier.

La claque électorale reçue il y a deux semaines a poussé Porochenko à changer sa stratégie de campagne, jusqu’alors fondée sur un programme aux accents nationalistes et résumé par le slogan « Armée. Langue. Foi. ».

Changement de tactique

Le président insiste maintenant sur la lutte anticorruption, et renforce sa présence sur les réseaux sociaux afin de reconquérir une jeunesse largement séduite par le comédien de 41 ans. « Il veut montrer qu’il a changé, qu’il a reconnu ses erreurs », remarque Andreï Misseliouk, analyste politique à Kiev.

« Je vous demande sincèrement pardon, a ainsi déclaré le chef de l’État ukrainien, jeudi 19 avril, lors d’une allocution télévisée au ton étonnant, et aux allures de va-tout à trois jours du second tour de la présidentielle. Je sais comme il vous est difficile de me pardonner mes erreurs et de me croire. Oui, c’est de ma faute. Pour achever ce qui a été commencé et ne pas perdre ce qui a été fait, je demande votre soutien le 21 avril. »

Les attaques contre Zelensky se sont dans le même temps multipliées : une vidéo diffusée par un groupe proche du président a ainsi parodié l’une des vidéos de campagne du comédien et le montre renversé par un camion et recouvert de cocaïne, en référence à des accusations de toxicomanie. À quelques jours du second tour, des millions d’Ukrainiens ont aussi eu la surprise de recevoir un coup de téléphone du président, en fait un message enregistré dans lequel celui-ci exhorte à « soutenir une Ukraine forte, et pas un pays prêt à se mettre à genoux ».

Un tel débordement d’activité pourrait s’avérer vain, à en croire des sondages réalisés entre les deux tours. Ceux-ci prédisent en effet une victoire écrasante de Volodymyr Zelensky, qui pourrait remporter jusqu’à 70 % des suffrages. Plus qu’un soutien au comédien, c’est d’abord l’impopularité du président qui joue.

Le spectre de l’oligarque Kolomoisky

Le chef d’État n’a pourtant pas dit son dernier mot. Et un coup de théâtre judiciaire, jeudi 18 avril, lui a même permis de repasser à l’attaque en brandissant la menace d’un défaut de l’Ukraine sur sa dette en cas de victoire de Zelensky. Porochenko réagissait alors au jugement d’une cour administrative de Kiev déclarant illégale la nationalisation de Privat Bank, la plus importante banque de dépôt du pays, en décembre 2016.

Privat Bank était alors l’un des principaux actifs détenus par Igor Kolomoisky, un oligarque ukrainien… aujourd’hui soupçonné de soutenir la campagne de Zelensky.

Dans un pays où l’indépendance des cours de justice tient encore du vœu pieux, le timing de l’annonce a défrayé la chronique et semble profiter au président : l’idée d’un retour de Privat Bank dans les mains de Kolomoisky effraie, en effet, aussi bien les pays et organisations occidentales que les simples citoyens ukrainiens, qui auraient le plus à perdre d’une panique bancaire.

Le jour même, Porochenko convoquait en urgence le conseil de sécurité d’Ukraine pour, entre autres, ordonner à la Banque Centrale de s’assurer que les distributeurs de billets de la banque restent bien approvisionnés. Une opération de communication – car la décision de la cour administrative n’est pas encore entrée en vigueur – qui pourrait se poursuivre vendredi 19 avril lors d’un débat très attendu entre les deux candidats. Un débat au format aussi étrange qu’inédit, organisé dans le stade de Kiev, devant 70 000 spectateurs, chacun des deux « débatteurs » évoluant sur une scène différente…

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