La Croix : L’Ukraine renforce le poids de la langue ukrainienne dans le pays

Version longue d’un article publié sur le site de La Croix le 26/04/2019

Explication. Le parlement ukrainien a adopté jeudi 25 avril une législation d’une ampleur inédite visant à renforcer le poids de la langue ukrainienne dans la sphère publique et à réduire l’influence du russe, toujours largement utilisé à travers le pays.

Fabrice Deprez (à Kiev)

► Que dit la nouvelle loi ?

Elle réaffirme le statut de l’ukrainien comme unique langue d’État et requiert la quasi-totalité des officiels et fonctionnaires ainsi que des avocats, notaires, professeurs et personnels de santé à maîtriser l’ukrainien, tests à l’appui. Le vote de cette loi met aussi fin à un vide juridique : la précédente version de la législation, adoptée en 2012, avait été déclarée inconstitutionnelle en 2018.

Elle touche aussi la sphère publique en obligeant les entreprises de services à pouvoir accueillir leur clientèle en ukrainien et surtout, en renforçant une série de quotas déjà en place dans les médias et le monde du cinéma. Le pourcentage obligatoire de programmes en ukrainien passera ainsi de 75 % à 90 % pour les télévisions nationales et de 60 % à 80 % pour les chaînes régionales. Tous les médias de presse écrite publiés dans une langue autre que l’ukrainien, qu’ils soient papier ou électronique, devront aussi publier une version identique en ukrainien.

Des exceptions sont néanmoins prévues pour les médias publiés en anglais, tatar de Crimée ou dans une langue de l’Union Européenne, faisant du russe la cible principale de la législation.

► Quel est l’enjeu d’une telle loi ?

L’Ukraine est un pays largement bilingue, la majorité des habitants étant capables de s’exprimer autant en ukrainien qu’en russe, mais l’espace public de la plupart des grandes villes du pays – y compris Kiev, la capitale – reste russophone. Pour les défenseurs de la loi, qui se sont rassemblés aux abords du parlement le 25 avril pour célébrer son adoption, il s’agit ainsi d’une étape indispensable dans le processus de construction nationale du pays.

Ses critiques craignent, eux, que la loi ne renforce les divisions, quelques mois après que plusieurs régions de l’ouest de l’Ukraine aient annoncé l’interdiction des « produits culturels en langue russe » dans l’espace public. D’autres dénoncent l’instrumentalisation d’une question “secondaire” en pleine période électorale : « toutes les études sociologiques montrent que lorsqu’on interroge les ukrainiens sur les principaux problèmes du pays, la question linguistique se retrouve en vingtième ou trentième position » remarquait l’historien Géorgui Kasyanov dans les pages de “Sho”, un magazine littéraire ukrainien bilingue. D’autres sondages indiquent en même temps que les ukrainiens tendent à soutenir le renforcement du poids de l’ukrainien dans la vie publique.

Si la question linguistique rythme par soubresauts la vie politique du pays depuis son indépendance, la chute du président ukrainien Victor Yanoukovitch en février 2014 va faire passer le sujet sur le devant de la scène. Quelques jours après sa fuite vers la Russie, le parlement vote l’abrogation de la loi sur la langue de 2012, qui donnait notamment au russe le statut de langue régionale. Le vote ne sera jamais confirmé par la signature du président mais deviendra l’un des principaux arguments de Moscou pour justifier l’annexion de la Crimée au nom de la « protection des populations russophones ».

Cinq ans plus tard, la Russie a sans surprise condamnée l’adoption de cette nouvelle loi le 25 avril : la porte-parole du ministère des affaires étrangères Maria Zakharova a ainsi dénoncé une loi “inconstitutionnelle” qui équivaudrait à une “ukrainisation forcée” du pays. En Ukraine, des hommes politiques et intellectuels craignent aussi que la nouvelle législation ne renforcent les divisions à l’intérieur du pays.

► Pourquoi maintenant ?

Que la loi ait été adoptée moins d’une semaine après le second tour de l’élection présidentielle ne tient pas du hasard. Le président Petro Porochenko, battu à plates coutures par le comédien Volodymyr Zelensky le 21 avril, avait fait de cette législation l’un des trois axes clés d’une stratégie de campagne résumée par le slogan « Armée. Langue. Foi ».

Encore en poste jusqu’à l’inauguration de Zelensky fin mai, Porochenko s’est félicité de l’adoption d’une loi qu’il a décrite comme « harmonieuse et équilibrée ». Et en poussant au vote d’un projet de loi transformé par plus de 2 000 amendements depuis le mois d’octobre, Porochenko ne se contente pas de compléter avant son départ le triptyque de son slogan de campagne – il a déjà engagé la réforme de l’armée et aidé à la création d’une Église orthodoxe ukrainienne indépendante de Moscou –, il refile aussi une patate chaude à son successeur, qui sera chargé de la mise en place de cette législation controversée et s’est montré beaucoup moins enthousiaste que Porochenko sur le sujet.

Tout en soutenant le statut de l’ukrainien comme unique langue d’État, Zelensky a prudemment critiqué la loi dans un message sur Facebook publié le jour de son adoption, parlant d’une législation « adopté en période électorale et donc otage de la rhétorique politique » et promettant de conduire « une analyse approfondie de cette législation » lors de son entrée de fonction. Pour le futur président ukrainien, « l’État doit promouvoir le développement de la langue ukrainienne en créant des incitations et des exemples positifs plutôt que des interdictions et des sanctions » .

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