La Croix : En Ukraine, un nouveau président à l’ombre des oligarques

Article publié sur le site de La Croix le 20/05/2019

Analyse. Alors que le nouveau président Volodymyr Zelensky, investi lundi 20 mai, souhaite des élections parlementaires anticipées, les oligarques cherchent à conforter leur mainmise sur le pays.

Fabrice Deprez (à Kiev)

Le jet d’affaires s’est posé sur le tarmac de l’aéroport de Dnipro, troisième ville d’Ukraine à quelques centaines de kilomètres à l’est de la capitale, dans la nuit du 16 mai. Craignant des poursuites judiciaires, l’homme à son bord n’avait pas mis les pieds en Ukraine depuis presque deux ans et vivait confortablement entre Tel-Aviv et Genève. Mais une élection présidentielle est passée par là. Igor Kolomoisky, cinquième fortune du pays et rival du désormais ex-président Petro Porochenko, est de retour.

L’élection le mois dernier du comédien Volodymyr Zelensky a remis en lumière la délicate question de ces hommes d’affaires contrôlant des pans entiers de l’économie ukrainienne, tout en finançant les principales forces politiques du pays. Un poids de l’oligarchie susceptible de limiter les marges de manœuvre du nouveau président, dont l’investiture se déroulera ce lundi 20 mai. « Un président faible profite aux oligarques », prévient l’analyste politique Anatolii Oktysiuk.

Des oligarques hostiles aux réformes

Le nouveau chef d’État a lui-même largement bénéficié du soutien d’Igor Kolomoisky. Ce dernier contrôle l’une des chaînes de télévision les plus populaires du pays qui diffuse notamment Serviteur du Peuple, série dans laquelle Volodymyr Zelensky incarne un professeur d’histoire devenu président. Mais le milliardaire n’est pas seul, loin s’en faut. Certains préfèrent rester dans l’ombre, comme le très discret Rinat Akhmetov, qui a fait fortune dans la sidérurgie, aujourd’hui l’homme le plus riche du pays. D’autres sont beaucoup plus vocaux : Petro Porochenko, sixième fortune d’Ukraine, n’a pas fait mystère de son intention de rester en politique.

Influents et souvent rivaux, ils sont aussi peu enthousiastes quant au chantier de réformes entamé par le pays depuis 2014 avec le soutien des pays occidentaux. La deuxième moitié du mandat de Petro Porochenko avait déjà vu le train des réformes ralentir et les scandales de corruption « à l’ancienne » se multiplier. La crainte est aujourd’hui celle d’un arrêt, voire d’un retour en arrière de politiques de modernisation que Volodymyr Zelensky a promis de continuer.

Des législatives clés

Pour le politologue Vladimir Fessenko, « tout va dépendre des élections parlementaires ». Le sujet est dans toutes les têtes à Kiev alors que le nouveau chef de l’État a déclaré vouloir organiser des élections anticipées avec l’espoir d’obtenir rapidement une majorité solide. Mais la dissolution du parlement, pré requis indispensable, est déjà l’enjeu d’un âpre bras de fer entre Volodymyr Zelensky et la classe politique ukrainienne.

Anticipées ou pas, les élections pourraient d’après plusieurs sondages aboutir à un parlement éclaté entre plusieurs forces d’oppositions, une situation qui forcerait le président à de difficiles négociations pour la formation d’une coalition « Je pense que l’influence des oligarques va se maintenir, et peut-être même se renforcer, note un conseiller politique proche de la campagne de Zelensky. Mais pas à cause du président, à cause du parlement. Celui-ci pourrait devenir le principal centre du pouvoir en Ukraine, et les oligarques y sont très influents. »

L’oligarque à l’assaut d’une banque nationalisée

Igor Kolomoisky est lui arrivé dans la capitale dans la soirée du 16 mai. L’oligarque n’a pas caché l’un de ses principaux objectifs : reprendre le contrôle de Privat Bank, une banque nationalisé et renflouée en 2016 après la découverte de prêts toxiques qui mettaient en péril le système bancaire ukrainien dans son ensemble. Quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, plusieurs cours de justice ont déclaré la nationalisation illégale, mettant potentiellement en péril le déboursement d’une aide de 4 milliards de dollars (3,5 millions d’euros) du FMI.

S’agit-il d’un avant-goût de la présidence Zelensky ? Peut-être pas, car le comédien compte notamment dans son équipe l’ancien ministre des finances Oleksandre Danyliouk qui fut, à l’époque, l’architecte de cette nationalisation. « Être vu comme proche de Kolomoisky est toxique pour le président, considère Vladimir Fessenko. J’ai le sentiment qu’il va chercher à prendre ses distances avec lui. »

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