La Croix : Dans l’Est de l’Ukraine, 900 mètres de paix

Article publié par La Croix le 11 juillet 2019.

Kiev s’est entendu avec les groupes séparatistes pour un retrait commun de leurs forces dans un village près de la frontière russe. Une décision qui augure un changement de stratégie pour le nouveau président.

Fabrice Deprez (à Stanitsia Louganska)

Épuisés par une marche de près de quatre kilomètres sous une chaleur écrasante, peu nombreux sont ceux qui, à l’approche du check-point de Stanitsia Louganska, remarquent la poignée de soldats occupés en contrebas à creuser de nouvelles positions. Une fois leurs passeports contrôlés, ces Ukrainiens, souvent des retraités vivant en territoire séparatiste, rendent visite à leur famille ou vont toucher leur maigre retraite à la banque locale.

Les militaires achèvent eux un mouvement inédit dans ce village à 10 kilomètres de la frontière russe et devenu bien malgré lui le seul point de passage entre l’Ukraine et la République populaire de Lougansk, une entité séparatiste sous tutelle de Moscou : pour la première fois depuis plus de trois ans, les belligérants ont accepté le 26 juin de reculer d’un petit kilomètre chacun pour créer ce que l’OSCE, chargé de la surveillance du cessez-le-feu, appelle une « zone de désengagement ».

Trois de ces zones auraient dû être mises en place à partir de 2016 dans le cadre de négociations tenues à Minsk. Mais jusque-là, jamais un cessez-le-feu consécutif de 7 jours, condition préalable au retrait des forces, n’avait pu être tenu.

Changement de rhétorique

« Cela se passe bien pour l’instant », explique au check-point le colonel Ruslan Mirochnitchenko, chargé de la communication au sein de l’armée ukrainienne. « C’est un énorme pas en avant. Nous devons créer les conditions pour un dialogue, pour le développement de la région… sans porter atteinte à la sécurité nationale de l’Ukraine ».

Le changement de rhétorique est flagrant : alors que l’ancien président Petro Porochenko mettait d’abord en avant la force retrouvée de l’armée ukrainienne, son successeur, Volodymyr Zelensky, a choisi de se concentrer sur l’aspect humanitaire du conflit et sur la nécessité de reconstruire les régions près de la ligne de front.

En visite à Stanitsia Louganska le 7 juillet, le président a ainsi promis la réparation du pont traversant la rivière Seversky Donets, devenue une sorte de frontière naturelle entre les positions séparatistes et ukrainiennes. Détruit au plus fort du conflit en 2015, il continue d’être emprunté chaque jour par près de 10 000 personnes faisant la navette entre les deux côtés.

Crainte et espoir

Très limité dans son ampleur – environ 900 mètres sur une zone bien précise –, le retrait des forces ukrainiennes suscite néanmoins auprès des autorités et activistes locaux une certaine appréhension. « Il n’y a aucune confiance, et la peur d’une avancée ennemie », observe Ioulia Shukan, maîtresse de conférences en études slaves à l’Université Paris Nanterre. Au-delà de Stanitsia Louganska, échanges de tirs et duels d’artillerie continuent chaque semaine d’ébranler la ligne de front.

Les habitants espèrent eux des avancées concrètes. 80 kilomètres à l’Ouest, près de 500 personnes et 48 écoliers vivent toujours à Zolote, un village coincé entre les positions ukrainiennes et séparatistes et l’une des trois « zones de désengagement » prévues par les accords de Minsk. Il y a presque un an, l’État-major ukrainien annonçait le « retour » de l’armée ukrainienne dans ce village ceinturé par une épaisse forêt et des champs criblés de mines. « Si nos soldats partent aujourd’hui, quelles garanties avons-nous que ceux de l’autre côté ne viendront pas ? » craint Marina Danilkina, une habitante et volontaire de la Croix-Rouge. À quelques centaines de mètres des habitations, un check-point similaire à celui de Stanitsia Louganska reste fermé depuis plus de trois ans, chaque tentative d’ouverture a été bloquée par les bombardements.

« On veut simplement que le village ne soit plus visé par les tirs » résume Elena, une habitante. À Zolote, un recul des combattants pourrait signifier l’ouverture du check-point, et la possibilité pour les locaux de rendre visite à leurs proches à Permovaïsk, ville tenue par les séparatistes à peine six kilomètres plus loin, sans faire le long et dangereux trajet passant par Stanitsia Louganska. « Cela pourrait être négocié en une semaine » affirme Elena, « si la volonté est là ».

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