La Croix : En Ukraine, un parlement à l’aube d’un renouvellement inédit

Article publié par La Croix le 19/07/2019.

Reportage. Le parti du nouveau président, l’ancien comédien Volodymyr Zelensky, pourrait largement remporter les élections parlementaires de dimanche 21 juillet.

Fabrice Deprez (correspondant à Kiev), le 19/07/2019 à 06:56

Aléas des campagnes électorales : le 16 juillet, deux estrades sont montées à moins de 500 mètres l’une de l’autre dans le centre de Lviv, la plus grande ville de l’ouest de l’Ukraine. Devant la statue d’Ivan Franko, figure littéraire ukrainienne, se tient Svyatoslav Vakartchouk, rock star et chef du tout nouveau parti « Golos » (« Voix »), qui se présente aux élections parlementaires de dimanche. Le chanteur d’Okean Elzy, le plus célèbre groupe de rock d’Ukraine, termine son meeting avec un concert.

Un peu plus loin, sur l’avenue de la liberté, Petro Porochenko, président de 2014 à 2019 et candidat malheureux à sa réélection, s’offre lui un bain de foule plus traditionnel. À quelques jours de la fin de la campagne, les deux hommes politiques se disputent, chacun avec leurs armes, l’électorat patriote et conservateur de l’Ouest du pays.

Renouvellement de la classe politique

L’idée qu’un artiste devienne un leader politique et mène campagne à coups de concerts n’est plus tout à fait saugrenue depuis que Volodymyr Zelensky, comédien et producteur de télévision, a pris la tête du pays le 20 mai. Surfant sur une vague de mécontentement populaire, le nouveau président a immédiatement annoncé la dissolution du parlement et la tenue d’élections anticipées qui se tiendront le 21 juillet.

Son parti, « Serviteur du Peuple » pourrait maintenant recueillir entre 42 % et 50 % des voix, tandis qu’aucun autre parti ne dépasse les 15 % dans les enquêtes d’opinion. À Kiev, la classe politique se prépare à un renouvellement presque inédit dans l’histoire du pays.

Le parti du président a en effet choisi d’exclure de sa liste les anciens députés et de privilégier des novices de la politique issus d’ONG, d’entreprises et de « Kvartal 95 », la société de production créé par Volodymyr Zelensky. « C’est une démonstration, une manière de montrer qu’ils sont nouveaux et différents », pense Volodymyr Fessenko, un analyste politique basé à Kiev.

Une stratégie adoptée aussi par Golos, dont le destin reste incertain : créé il y a tout juste deux mois, le parti pourrait remporter, d’après plusieurs instituts de sondages, entre 4 % et 8 % des suffrages, tandis que le score minimum pour entrer au parlement est de 5 %.

Golos candidat idéal pour une coalition

En cas de victoire, le parti de Zelensky sera chargé de mettre en place un ambitieux programme de réformes aux contours toujours mouvants mais dont les deux principaux axes concernent la lutte contre la corruption et la résolution du conflit dans le Donbass.

Cela étant, la « nouvelle vague », prédite par Dmytro Razoumkov, le leader du parti, n’est pas sans poser quelques questions : car si les futurs députés de « Serviteur du Peuple » sont bel et bien des inconnus de la politique ukrainienne, médias et critiques du président n’ont pas manqué de remarquer des candidats proches d’oligarques, mêlés aux anciens activistes d’ONG réputés… Un mélange éclectique qui pourrait « créer des divisions » au sein du parti, avance Anatolii Oktysiouk, un analyste au sein du think tank « Democracy House ».

Dans ce contexte, « Golos pourrait décider de la stabilité du futur parlement », affirme Volodymyr Fessenko. En l’absence d’une majorité, le parti du président devra en effet trouver un autre parti pour former une coalition. Et Golos, groupe lui aussi composé de nouveaux visages, et au programme également centré sur la lutte contre la corruption, aurait alors des airs de candidat idéal.

Le parti présidentiel a exclu toute alliance avec « Plateforme d’Opposition – Pour la vie », un parti politique qui appelle a des relations plus étroites avec la Russie et pourrait devenir dimanche, aux dires des sondages, la deuxième plus importante formation du parlement.

Mais de l’autre côté de l’échiquier politique, le parti « Solidarité Européenne » de Petro Porochenko tente déjà de se positionner comme une opposition « pro-occidentale » à Zelensky. À Lviv, l’ancien président a ainsi affirmé qu’après sa défaite, les pro-russes avaient reçu le « feu vert » pour revenir en Ukraine. Une saillie bien comprise et accueillie par une volée d’applaudissements : vert, ou « zelenii » en ukrainien, à deux lettres près du nom du président.

Leave a Reply

%d bloggers like this: