La Croix : En Ukraine, un anniversaire orthodoxe dans la désunion

Article publié sur le site de La Croix le 29 Juillet 2019.

Reportage. La nouvelle Église orthodoxe d’Ukraine indépendante de la Russie, créée en décembre, a célébré dimanche 28 juillet l’anniversaire du baptême de la Rus’Kiévienne pour la première fois de son histoire. La nouvelle Église, autant que celle relevant du Patriarcat de Moscou, ont cherché à faire de ces célébrations une démonstration de force.

Fabrice Deprez (à Kiev)

Il n’y aura bien eu que l’imposante statue de bronze du prince Vladimir, qui surplombe le Dniepr depuis les hauteurs de Kiev, pour faire office, en cette fin juillet, de point commun entre deux Églises orthodoxes ukrainiennes plus divisées que jamais.

Deux Églises qui, l’une le samedi 27, l’autre le dimanche 28, ont organisé au pied de ce monument érigé en 1853 une liturgie afin de célébrer le 1031e anniversaire du baptême de la Rus’kiévienne, symbole de la naissance de l’orthodoxie slave.

L’événement se déroule cette année dans un contexte très particulier. Près de six mois après la décision du Patriarcat de Constantinople d’accorder l’autocéphalie – c’est-à-dire, la reconnaissance canonique – à une Église orthodoxe d’Ukraine indépendante de la Russie, la nouvelle Église autant que celle, plus ancienne, relevant du Patriarcat de Moscou, ont cherché à faire des célébrations une démonstration de force.

Près de 50 000 croyants (jusqu’à 300 000 d’après les organisateurs) fidèles à l’Église proche de la Russie ont entamé, le samedi, la traditionnelle procession jusqu’au monastère de la Laure des Grottes de Kiev, premier site majeur de l’orthodoxie slave. Le lendemain, ils étaient, d’après le ministère de l’intérieur, près de 15 000 appartenant à la nouvelle Église à marcher dans le centre de Kiev.

« La joie d’avoir enfin notre Église »

Certains, comme Nina, avaient déjà participé plusieurs fois à la procession, lorsque l’Église responsable de l’organisation s’appelait encore le Patriarcat de Kiev et n’était reconnue par aucune autre Église orthodoxe. « Il y a une joie particulière cette année, explique cette Kiévienne de 69 ans alors que le cortège s’approche du monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or, au cœur de la capitale. La joie d’avoir enfin notre Église. »

Procession de l’Eglise Orthodoxe d’Ukraine le 28 Juillet 2019 / Photo: Fabrice Deprez

« Notre Église » : l’expression revient souvent dans un cortège émaillé de drapeaux ukrainiens et mené par un groupe d’aumôniers militaires portant une icône de la Vierge Marie représentée en protectrice des soldats ukrainiens. La procession se terminera d’ailleurs, sous le monument en honneur au prince Vladimir, avec un hymne national entonné par plusieurs prêtres.

« Nous prions pour qu’ils reviennent dans la véritable Église »

Autant de symboles de fierté nationale absents de la procession de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Si Victoria arbore aussi une icône, c’est celle de la Vierge de Moscou. « Nous n’avons rien contre eux, assure, en référence à la nouvelle Église, cette jeune mère de famille venue avec l’ensemble de sa paroisse. Au contraire, nous prions pour qu’ils reviennent dans la véritable Église. »

Au cœur de la procession, Natalia, une retraitée de 54 ans arrivée de Vinnitsa, dans l’ouest du pays, n’en démord pas : il manque à cette nouvelle Église la « continuité ». « Vous pouvez partir, assure-t-elle, mais il y a des règles, et ils ne les ont pas respectées. »

Procession de l’Eglise Orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou le 27 Juillet 2019 / Photo: Fabrice Deprez

Critiquée depuis la révolution de 2014, l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou est accusée de soutenir les groupes séparatistes dans l’est du pays, voire d’offrir une porte d’entrée aux services secrets russes. Ce week-end, elle n’a pas simplement voulu rappeler qu’elle reste la première Église du pays, au moins sur le plan comptable (elle contrôle environ 12 000 paroisses, contre près de 7 000 pour la nouvelle Église) : elle a aussi voulu dénoncer des attaques contre ses lieux de prière durant l’hiver, alors que certaines paroisses sont passées du Patriarcat de Moscou à la nouvelle Église avec la bénédiction des autorités.

Les incidents, réels, furent relativement isolés, mais le métropolite Antoniy, l’un des plus hauts représentants de l’Église, n’a pas hésité, face à un groupe de journalistes étrangers, à comparer l’attitude des autorités ukrainiennes à la répression de l’Église sous l’Union Soviétique. « C’est moins sévère, admet-il, mais le principe est similaire. »

La question religieuse reste éminemment politique

La perspective d’une réconciliation reste donc lointaine, tandis que la présence de responsables politiques ukrainiens dans les processions – dont le leader du principal parti pro-russe samedi et l’ancien président Petro Porochenko dimanche – est venue rappeler que la question religieuse reste éminemment politique.

Les sujets de désaccord ne manquent pas non plus : venu assister à la liturgie présidée par le primat de la nouvelle Église, Volodymyr Sivak, représentant d’une organisation de cosaques du centre de l’Ukraine, veut maintenant voir l’Église ukrainienne du Patriarcat de Moscou changer de nom. « Nous n’avons rien contre l’Église russe, assure-t-il, mais qu’ils cessent de se masquer derrière l’appellation d’Église orthodoxe ukrainienne. » Une injonction que cette dernière a, sans surprise, déjà rejetée.

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