Politique Internationale: Entretien avec Oleksandr Danyliouk

“Une nouvelle Ukraine?” – un long entretien avec Oleksandr Danyliouk, secrétaire du Conseil National de Sécurité et de Défense, dans Politique Internationale

Entretien avec Oleksandr Danyliouk conduit en mai 2019, publié dans la revue “Politique Internationale”, édition d’été 2019

Au printemps 2018, alors qu’il exerçait depuis près de deux ans les fonctions de ministre des Finances de l’Ukraine, Oleksandr Danyliouk s’était mis à arborer une montre à l’effigie du « Ministry of Silly Walks » (ministère des marches stupides) inventé par les Monty Python. Dans ce sketch créé dans les années 1970, le célèbre groupe humoristique britannique dépeint une institution d’État dont la seule raison d’être consiste à définir la manière de marcher la plus ubuesque et la moins cohérente possible. La plaisanterie reflétait, aux yeux d’Oleksandr Danyliouk, toute la complexité de sa tâche : il s’agissait pour lui de se mouvoir d’une manière particulièrement habile afin d’éviter les bâtons que lui mettaient dans les roues ses collègues du gouvernement et le président Petro Porochenko lui-même. Isolé, le ministre se démenait pour conduire des négociations cruciales avec le FMI et sécuriser les nouvelles tranches d’assistance macro-financière dont son pays avait cruellement besoin. Début juin 2018, le ministre finit par être démis de ses fonctions par le Parlement après avoir réclamé la création d’une Haute Cour anti-corruption. Fin brutale de ses « marches stupides »…

Ce contrecoup n’est pas le premier dans la déjà longue carrière d’Oleksandr Danyliouk, et ne signifie en aucun cas la fin de sa carrière politique. Né en 1975 dans une famille de scientifiques, épris de mathématiques, de physique et d’ingénierie, l’homme sait prendre de la distance par rapport aux émotions du quotidien et se créer de nouvelles perspectives. Il s’est constitué un capital appréciable pendant ses années de travail dans le secteur privé comme consultant, gestionnaire de fortune et président d’un fonds d’investissement international. Lui et sa famille vivent à cheval entre Kiev et Londres depuis le début des années 2000. De quoi s’assurer une retraite confortable en cas d’incident de parcours.

Et des incidents de parcours, il en a connu depuis qu’il s’est investi dans la vie publique de son pays. En 2005, sous le président pro-occidental Viktor Iouchtchenko, il est nommé conseiller économique du premier ministre Iouri Iekhanourov. Il s’attaque à la réforme du secteur de l’énergie, mais n’obtient que de maigres résultats. Entre 2010 et 2014, il prend la tête du Centre de coordination des réformes économiques, une institution chapeautée par la présidence de l’autoritaire, corrompu et pro-russe Viktor Ianoukovitch. Son travail est, sans grande surprise, ignoré par le chef de l’État. En février 2014, Ianoukovitch fuit l’Ukraine à la suite de la « Révolution de la dignité ». Oleksandr Danyliouk rejoint l’administration de Petro Porochenko, président labellisé pro-occidental d’un pays en état de guerre non déclarée contre la Russie. En 2016, M. Porochenko le nomme ministre des Finances, estimant que sa maîtrise des dossiers et les réseaux internationaux dont il dispose font de lui le candidat idéal pour occuper ce poste très exposé, au moment où Kiev doit répondre aux lourdes exigences du FMI.

Oleksandr Danyliouk croit alors pouvoir enfin mettre en œuvre les réformes structurelles nécessaires à la modernisation de son pays. Il déchante rapidement. En 2016, les groupes d’intérêts oligarchiques se sont déjà remis du choc de la révolution de 2014, les querelles politiciennes battent leur plein et les manœuvres illicites visant à s’emparer des ressources de l’État s’étalent presque au grand jour. Le ministre des Finances doit ronger son frein et se concentre principalement sur le respect des critères du FMI. Engagé dans un conflit croissant avec le président Porochenko, il jouit d’un statut d’intouchable pendant de longs mois, du fait du soutien qu’affichent à son endroit les partenaires internationaux de l’Ukraine. Jusqu’à ce jour de juin 2018 où il atteint le point de non-retour, exige — on l’a dit — la création d’une nouvelle instance visant à lutter contre la corruption et perd son poste.

C’est sans grande surprise que, peu après, au moment de la campagne présidentielle de 2019, il apparaît dans l’entourage de l’inclassable comédien Volodymyr Zelenskiy. Il devient l’un de ses conseillers les plus proches, se reconnaissant pleinement dans l’ambition du candidat : renouveler la classe politique de manière radicale afin de réformer l’État en profondeur. Une fois la victoire de Volodymyr Zelenskiy consacrée par 73 % des voix au second tour face à Petro Porochenko, le 21 avril 2019, Oleksandr Danyliouk obtient le poste stratégique de secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense.

Détendu, assis à une terrasse de Kiev sans le moindre garde du corps, Oleksandr Danyliouk revient sur son parcours et livre sa vision de l’Ukraine d’aujourd’hui et de demain. Il ne porte plus au poignet la montre du « ministère des marches stupides »… 

Sébastien Gobert – Vous êtes un acteur de la vie publique ukrainienne depuis déjà de longues années. Vous avez servi sous Viktor Iouchtchenko, Viktor Ianoukovitch, Petro Porochenko… et vous voilà à présent aux côtés de Volodymyr Zelenskiy. Qu’est-ce qui a motivé votre engagement auprès de tous ces présidents successifs ?

Oleksandr Danyliouk – J’ai une position de principe : quelles que soient les circonstances, que ce soit le moment idéal pour agir ou non, il faut saisir toutes les occasions. J’avoue que quand j’ai accepté de travailler au sein du régime corrompu de Viktor Ianoukovitch, entre 2010 et 2014, je savais qu’il ne me serait pas possible d’accomplir grand-chose. Il y avait trop d’obstacles aux changements. Mais j’ai tout de même pris la tête du Centre de coordination pour l’application des réformes car il s’agissait d’un moyen de préparer les changements indispensables qui allaient nécessairement, un jour ou l’autre, finir par être mis en oeuvre. Le jeu en valait-il la chandelle ? Je pense que oui. Pour le pays, et pour moi aussi… même si je n’ai pas de bilan concret à présenter et que l’on me reproche régulièrement d’avoir coopéré avec Ianoukovitch.

S. G. – Quelles sont les réformes que vous avez préparées à l’époque ?

O. D. – Je me suis impliqué dans la quasi-totalité des grands projets qui sont en cours d’application aujourd’hui. Nous avons élaboré les réformes de la santé, de la sécurité sociale, de l’éducation, de l’énergie, des services de sécurité, de la police et des forces de l’ordre en général. À cette époque, mon équipe et moi-même nous sommes rendus dans plusieurs pays pour nous inspirer de leurs expériences respectives. Nous avons, en particulier, séjourné en Géorgie afin d’étudier la réforme de la police qui y était à l’oeuvre. C’est précisément pour cette raison que, à partir de 2014, plusieurs acteurs des changements géorgiens sont venus travailler au sein du gouvernement ukrainien. Je parle d’Eka Zguladze, de Khatia Dekanoidze et, bien sûr, de Kakha Bendukidze, le cerveau de l’équipe de Mikheïl Saakachvili (2). Il était devenu l’un de mes amis très proches. Malheureusement, il est décédé fin 2014. Bref, avec mon équipe nous avions touché à tous les sujets majeurs.

Conséquence : sans me vanter, quand j’ai rejoint l’administration en 2014, en tant que représentant du président auprès du gouvernement puis de chef adjoint de l’administration présidentielle de Petro Porochenko, mes capacités dépassaient de loin mon statut officiel. Et quand j’ai été nommé ministre des Finances en 2016, je savais parfaitement ce qu’il fallait faire, quelles étaient les étapes à suivre pour lancer la décentralisation, la dérégulation de l’économie, la privatisation, etc. J’ai amené au ministère des Finances mon équipe de réformateurs avec qui j’avais travaillé au Centre de coordination sous Ianoukovitch. Certains avaient été nommés dans d’autres institutions, ce qui m’a fourni des relais au-delà du ministère des Finances. Nous avons travaillé dur pour faire adopter des réformes, mais aussi pour empêcher le reste du gouvernement de bloquer certains processus qui allaient dans le bon sens.

S. G. – Pouvez-vous préciser ?

O. D. – En 2016, au moment où je suis devenu ministre des Finances, l’euphorie révolutionnaire était quelque peu retombée. Les Ukrainiens nous avaient pardonné beaucoup de choses pendant les premières années de la guerre. Mais cet état de grâce ne pouvait pas durer éternellement. Deux ans après la mort de plusieurs dizaines de révolutionnaires sur le Maïdan, les citoyens constataient que les nouvelles autorités peinaient à impulser tous les changements promis. Le consensus national s’est délité et les groupes d’intérêt particuliers ont pris leurs aises… Passé le choc de la révolution, ils ont rebâti leurs circuits de corruption et se sont remis à toucher les dividendes. Il n’en demeure pas moins que, malgré l’environnement hostile dans lequel nous devions travailler – les obstacles à nos réformes venaient de partout, y compris du président Porochenko -, nous avons atteint certains objectifs. Je pense, par exemple, à la réforme de la TVA, qui était l’un des systèmes de corruption les plus résistants dans l’appareil d’État.

S. G. – Vous avez fini par rompre avec le président Porochenko. Pourquoi avez-vous alors rejoint Volodymyr Zelenskiy ?

O. D. – Parce que, à mes yeux, il incarne une chance unique de procéder à un renouvellement radical des élites, ce qui est absolument indispensable. Ce ne sera pas chose aisée : le système va résister. On en a déjà eu un aperçu quand, peu après son accession au pouvoir, Volodymyr Zelenskiy n’a pas réussi à modifier la loi électorale en amont des élections législatives anticipées : le code électoral mixte préexistant, à la fois proportionnel et majoritaire, a été maintenu, alors que le président souhaitait établir un système proportionnel transparent, qui empêcherait les partis de placer sur leurs listes des personnalités corrompues. Dès lors, un certain nombre de candidats « traditionnels » – c’est-à-dire des personnalités toxiques, sponsorisées par des oligarques – ont pu sécuriser leur réélection en achetant leur siège à la Rada en espèces sonnantes et trébuchantes, soit en se plaçant sur les listes des partis politiques, soit en multipliant les cadeaux électoraux dans leurs circonscriptions majoritaires.

Nous devons nous montrer extrêmement vigilants face à ces soubresauts du « monde d’avant ». L’Ukraine a déjà vécu deux grands « moments de changement » : après la Révolution orange de 2004, et après la Révolution de la dignité de 2014. Chaque fois, la vieille classe politique représentant des intérêts corrompus est parvenue à conserver le pouvoir. Je suis vraiment fatigué de voir toujours les mêmes têtes ! Et je ne suis pas le seul : ce que les citoyens nous ont dit lors de la dernière élection présidentielle, c’est qu’ils ne croiront pas à des promesses de réformes aussi longtemps que les personnes au pouvoir n’auront pas été remplacées. Nous avons donc une chance historique de renouveler les visages de la classe politique ukrainienne. Bien sûr, bon nombre des nouveaux venus seront inexpérimentés. C’est un risque à prendre.

S. G. – Certains observateurs estiment que cette résistance de l’ancien système que vous venez d’évoquer se manifeste déjà au sein même de l’entourage du nouveau chef de l’État. Il a été soupçonné pendant sa campagne électorale d’entretenir des liens avec l’oligarque Ihor Kolomoiskiy, propriétaire de la chaîne de télévision 1+1 sur laquelle le comédien a connu le succès. La nomination à la tête de l’administration présidentielle d’Andriy Bohdan a suscité de nombreuses critiques, car il est précisément l’ancien avocat d’Ihor Kolomoiskiy…

O. D. – Je n’y vois pas de problème particulier. De toute façon, je n’ai pas à commenter les choix du président en la matière. Nommer son administration relève de sa prérogative propre. Ce qui importe vraiment, c’est la composition du gouvernement, des agences de sécurité, etc. Qui aura le vrai pouvoir après la transition ? C’est ce qui nous permettra de juger l’action de l’équipe de Volodymyr Zelenskiy.

S. G. – Au-delà du renouvellement des personnes, comment s’assurer que les institutions de l’État deviendront véritablement indépendantes et fonctionnelles ?

O. D. – C’est une question fondamentale. L’Histoire montre que les leaders politiques s’investissent rarement dans la consolidation des institutions. En général, ils savent qu’ils ont un laps de temps limité pour agir. Ils s’entourent donc de personnes qu’ils jugent efficaces, sans se préoccuper outre mesure du renforcement institutionnel. Or c’est précisément à cette tâche que la présidence Zelenskiy devra absolument consacrer une bonne partie de ses efforts. Elle devra laisser après elle des institutions fortes qui continueront de bien fonctionner quelles que soient les alternances politiques. Il est indispensable de renforcer l’« État profond », selon l’expression consacrée. J’ai essayé d’oeuvrer en ce sens au sein du ministère des Finances. Je n’ai pas procédé à un vaste changement des effectifs ; mais j’ai restructuré l’ensemble de son administration. J’ai également introduit un intéressement des fonctionnaires aux résultats. Contrairement à ma prédécesseur Natalie Jaresko, qui s’était épuisée à négocier en permanence avec le gouvernement, j’ai passé 70 % de mon temps au ministère. Il fallait que mon équipe constate que le ministre était présent à son poste, pour donner du corps à l’institution en tant que telle. J’ai aussi clairement expliqué ce que je voulais faire, ce qu’étaient mes objectifs. Ce faisant, je rompais avec la tradition : auparavant, les ministres se contentaient d’exécuter les ordres venant du Premier ministre. Sous mon autorité, nous avons fonctionné comme une entité cohérente. Mon équipe a vu que, à certaines occasions, je n’hésitais pas à m’opposer au Premier ministre ou au président. Et elle m’a soutenu. J’ai clairement indiqué que je protégerais toujours mon institution et mes employés, et que je ne les exposerais jamais à des remontrances politiques venues d’en haut. Au contact des fonctionnaires, j’ai découvert que bon nombre d’entre eux avaient d’excellentes idées. Mais, auparavant, personne ne leur avait demandé leur avis !

J’estime donc avoir contribué au renforcement de mon ministère. Aujourd’hui, même après mon départ, j’ai toujours beaucoup de respect pour cette institution. À l’inverse, je n’ai aucune considération pour le Bureau du procureur général ou pour les services de sécurité (SBU), qui n’ont pas été réformés et restent inféodés au bon vouloir des dirigeants politiques. Ces instances doivent absolument être réformées. Et le seul moyen de les transformer, c’est de placer à leur tête de nouvelles personnalités, déterminées à en faire des institutions fortes et respectées.

S. G. – Petro Porochenko tenait un discours réformiste similaire au moment de son accession au pouvoir. Que s’est-il passé pour qu’il en arrive à être autant critiqué ?

O. D. – Petro Porochenko comprend très bien ce qu’est le pouvoir. Avant même de devenir président, il avait occupé de nombreux postes à responsabilité : secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense, ministre des Affaires étrangères, ministre du Commerce, membre du conseil d’administration de la Banque nationale… Il aime le pouvoir. Il aime ce sentiment grisant, il en est dépendant. Et vous imaginez le pouvoir que confère le poste de chef d’État en temps de guerre ! Pour quelqu’un comme Petro Porochenko, le pouvoir est une drogue. Or s’il avait mis en place les réformes promises en matière d’indépendance des institutions, son pouvoir aurait été dilué. C’est pourquoi il n’a pas tenu ses promesses. Pendant ce temps, nous cherchions, avec l’assistance – et même sous la pression – de nos partenaires internationaux et du FMI, à créer un système stable et durable. Lui n’était obsédé que par ses propres prérogatives. Il voulait uniquement s’assurer de la loyauté des ministères et des agences de l’État. Il était insatiable. Et il n’abandonnait jamais avant d’être parvenu à ses fins.

Si vous voulez un exemple, regardez ce qu’il est advenu de l’agence de prévention de la corruption (NAZK) : elle a été pensée pour exercer un contrôle sur la vie politique – et, sur le papier, elle possède les attributions nécessaires afin de mener cette tâche à bien. Mais, dans la pratique, Petro Porochenko y a placé « ses » hommes et a largement réduit la marge de manoeuvre de cette instance. Elle est devenue un simple outil politique au service du président. Autre cas parlant : le Bureau du procureur était censé être nettoyé, reconstruit de zéro, et obtenir une très forte indépendance. Il n’en a rien été. Sous Porochenko, ce Bureau est devenu un petit îlot autonome de corruption, qui n’obéissait qu’au président. Aujourd’hui, il est à la dérive. Le procureur général Iouriy Loutsenko a beau jurer ses grands dieux que la réforme a été efficace, ce n’est qu’un tissu de mensonges voulu et entretenu par Petro Porochenko. La population l’a bien compris. C’est pourquoi il est devenu si impopulaire.

S. G. – Petro Porochenko ne vous a-t-il jamais demandé de faire quelque chose qui allait à l’encontre des intérêts de l’État ?

O. D. – J’ai une réputation de tête de mule. Et j’ai suffisamment d’expérience et de contacts pour savoir tenir tête à ce genre de demandes. Mais, évidemment, le président a tout de même tenté de me soumettre à sa volonté. J’ai notamment oeuvré pour liquider la police des impôts, qui était une aberration d’un autre temps, une institution profondément corrompue qui exerçait des pressions sur les entreprises de manière très agressive, n’hésitant pas à envoyer des hommes cagoulés et armés terroriser les employés dans leurs bureaux. Le démantèlement de cette unité était une demande récurrente des réformateurs. En juillet 2016, la législation idoine était en passe d’être adoptée quand les députés, au premier rang desquels les fidèles de Petro Porochenko ont décidé de rejeter le projet de loi. J’ai alors publiquement appelé à sauver ce texte. Je savais pertinemment que Petro Porochenko allait tenter de me dissuader d’agir. C’est pourquoi j’ai éteint mon téléphone. Je me suis rendu directement au Parlement. Depuis la tribune, j’ai regardé les députés dans les yeux et je les ai exhortés à ne pas sauver la police des impôts. Imaginez la scène : la position de la majorité avait déjà été décidée, tout le monde était prêt à voter contre le projet de loi. Et voilà que déboule le ministre des Finances qui vient perturber cette belle entente. Au final, le vote est passé et la police des impôts a été liquidée.

Un jour, en 2017, il m’a convoqué en compagnie de Iouriy Loutsenko. Le FMI réclamait que l’Ukraine assure la pleine indépendance du Bureau du procureur général. Comme j’avais des relations très étroites avec le FMI, Porochenko souhaitait que je manoeuvre afin d’escamoter cette exigence. Je n’en ai rien fait. Le président a attendu un certain temps, puis il a commencé à soupçonner que je ne lui obéissais pas. Il a alors cherché un autre moyen de parvenir à ses fins. Je suis demeuré intouchable pendant un certain temps car j’étais la clé du soutien financier que le FMI octroyait au pays. C’est pourquoi, même si j’irritais profondément Porochenko, il n’a pas osé me renvoyer immédiatement.

Dans le cadre de la nationalisation de Privat Bank, la principale banque de dépôts du pays que le gouvernement a confisquée à l’oligarque Ihor Kolomoiskiy en décembre 2016, Petro Porochenko m’a demandé un certain nombre de choses. Kolomoiskiy avait initié des poursuites judiciaires à Londres, parce que les oligarques ukrainiens adorent régler leurs différends devant des instances internationales. Le président m’a ordonné de transmettre des informations sur le procès au Bureau du procureur général, en décembre 2017. Mais, quelques jours plus tôt, des photos amateurs avaient montré Iouriy Loutsenko en compagnie d’Ihor Kolomoiskiy dans les rues d’Amsterdam. Si le procureur général négociait secrètement avec l’oligarque, il était hors de question que je lui communique notre stratégie de défense. Petro Porochenko m’a redemandé de le faire. Au lieu de lui dire non, j’ai convoqué une conférence de presse pour exiger la démission de Iouriy Loutsenko, le 21 décembre 2017. Cette décision a pris le cercle de Porochenko de court : il leur a fallu quelques jours pour décider de la manière de traiter avec une personne comme moi et comprendre les discussions dans lesquelles ils pouvaient m’impliquer ou non.

Dernier exemple : la création d’une Haute Cour anticorruption, qui devait être la clé de voûte du système de lutte contre la corruption. Si cette Cour n’était pas créée, alors toute l’architecture risquait fort de s’écrouler. J’étais déterminé à refuser le moindre compromis sur cette question. Mais Petro Porochenko commençait déjà à manoeuvrer afin de rendre la future institution inefficace. Quand j’ai compris que sa proposition de loi pouvait l’emporter, j’ai envoyé plusieurs courriers à mes partenaires du FMI pour dénoncer les manigances du président. Il a été contraint de modifier sa proposition. Un autre projet, beaucoup plus équilibré, a été présenté au Parlement. Les députés, à la botte de Porochenko, étaient sur le point de le rejeter. J’ai alors adressé une lettre personnalisée à chacun des 422 députés pour leur expliquer que rejeter ce projet de loi reviendrait à perdre 4 milliards de dollars de prêts du FMI et que, dans un tel cas de figure, il serait impossible de boucler le budget. Le texte a finalement été voté, le 7 juin 2018. Et immédiatement après, les députés ont voté mon limogeage. C’est ainsi que je fonctionne. Je prends toujours des positions claires, publiques, qui peuvent irriter, mais qui aboutissent à des résultats.

S. G. – Quelles seront les priorités de la présidence Zelenskiy ?

O. D. – Première chose : il n’y a aucun besoin d’élaborer de nouvelles idées ou de nouveaux projets. Tout est déjà sur la table ! Il suffit de réaliser ce que le pouvoir précédent était censé accomplir au cours des cinq dernières années : le gros oeuvre avant les finitions. Concrètement, il faut relancer la privatisation des entreprises publiques pour attirer des investisseurs et restaurer la confiance ; libéraliser le marché foncier ; mener à son terme la réforme du secteur de l’énergie ; et lancer une réforme en profondeur du système fiscal. Ce sont des projets simples mais qui ont été, jusqu’ici, bloqués par les conflits d’intérêts. C’est pour cette raison qu’il faudra agir au plus vite, de manière à éviter que les nouvelles personnes qui vont arriver au pouvoir ne se compromettent dans de nouveaux conflits d’intérêts. Il faut détruire les noeuds de corruption avant qu’ils ne lient les nouveaux députés.

S. G. – On a pu être surpris en découvrant que vous étiez nommé secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense. Pourquoi ce poste, qui n’est pas directement lié à vos expériences passées ?

O. D. – Cette institution est appelée à chapeauter le fonctionnement de l’ensemble des institutions de l’État, y compris dans les domaines économique et énergétique : le Conseil est en charge de la sécurité nationale au sens large. Or les prochains mois vont être très difficiles en termes de négociations gazières : faut-il renégocier un nouveau contrat d’approvisionnement depuis la Russie ? Gazprom veut stopper le transit de son gaz naturel vers l’Europe à travers l’Ukraine. Comment le pays peut-il réagir ? Vous l’aurez compris : le secrétaire du Conseil occupe un poste essentiel, et je suis honoré d’avoir été choisi pour l’occuper.

S. G. – Ces tensions gazières risquent de coûter à l’Ukraine la bagatelle de 3 milliards de dollars de revenus annuels si le transit est effectivement interrompu. Par surcroît, la fin du transit signifiera que Gazprom envoie moins de gaz à ses clients européens. En retour, ceux-ci auront moins de gaz à vendre à l’Ukraine (3). Le pays risque donc de perdre sur deux fronts : celui des revenus du transit et celui de l’approvisionnement. Comment survivre au prochain hiver ?

O. D. – La question qui se pose à nous est la suivante : voulons-nous gagner une bataille ou gagner la guerre ? Nous pouvons gagner une bataille en prenant une décision tactique très simple : acheter du gaz auprès de plusieurs fournisseurs. Il faut que nos réserves soient pleines au début de la saison de chauffage, en octobre. Pour cela, nous devons dès maintenant dégager des fonds afin d’acheter puis de stocker le gaz.

Mais si nous aspirons à gagner la guerre, alors nous devons procéder à un changement radical de stratégie. À savoir : établir de nouveaux contrats d’approvisionnement ; dépolitiser le système de transit gazier afin qu’il ne relève plus des relations ukraino-russes mais des règles du marché, ce qui aurait dû être fait il y a plusieurs années ; donner à des investisseurs internationaux la possibilité d’acheter le gaz russe à la frontière russo-ukrainienne et d’être co-responsables de son acheminement ultérieur vers l’Europe à travers le territoire ukrainien. Si nous parvenons à faire en sorte que des clients internationaux soient impliqués dès la frontière russe, nous sortirons du face-à-face Kiev-Moscou. Le développement du gaz naturel liquéfié est également un aspect qu’il faut suivre de près, pour diversifier nos importations. Il est également indispensable d’amorcer la dé-monopolisation du marché du gaz, ce qui est un chantier colossal. La libéralisation du marché est l’un des serpents de mer de la politique ukrainienne en raison de l’importance stratégique de la compagnie Naftogaz. Chaque fois qu’un nouveau président est élu, il promet de s’y consacrer, mais rien n’est jamais fait en ce sens. Les oligarques ukrainiens, en particulier Rinat Akhmetov ou Dmytro Firtash, savent très bien comment conserver l’autorité qu’ils exercent sur les institutions énergétiques pour gonfler les prix et en retirer un profit appréciable. Voilà plus de vingt ans qu’ils sont passés maîtres dans ce jeu. En un mot, la tâche est colossale.

S. G. – Mais le destin du marché gazier ne relève pas seulement de l’Ukraine. Gazprom a d’ores et déjà annoncé la fin de son contrat de transit à partir de janvier 2020. La Russie se sert du gaz naturel comme d’une arme géopolitique depuis des décennies. Vous dites vouloir dépolitiser le transport et travailler avec Gazprom sur la seule base d’une relation d’affaires. Le problème, c’est que, bientôt – une fois que le gazoduc Nord Stream 2, qui reliera la Russie à l’Allemagne sous la mer Baltique, sera achevé -, Gazprom n’aura plus besoin du réseau ukrainien…

O. D. – Il est évident que, pour la Russie, le transit terrestre via l’Ukraine est le moyen le plus simple et le moins onéreux d’atteindre ses clients européens. La construction de Nord Stream 2 va coûter très cher et sera très complexe d’un point de vue technologique. Mais le projet est extrêmement politisé. Mon opinion, c’est que Nord Stream 2 doit tout simplement être bloqué. Nos partenaires européens doivent comprendre le danger géopolitique que représente, pour le continent, la possibilité que la Russie dispose du monopole sur la production et sur le transport du gaz. Pour l’heure, il semble que les seuls capables d’appuyer sur le bouton rouge, ce sont les États-Unis, grâce à des sanctions contre les sociétés impliquées dans le projet (4). Certains pays européens sont également susceptibles d’exercer des pressions, mais il est plus difficile de dégager un consensus au sein de l’Union européenne. Un autre argument de poids joue en faveur du maintien du transit à travers le territoire ukrainien : la logique du marché, tout simplement. Les clients européens de Gazprom ont des besoins croissants, et l’entreprise russe ne peut pas se contenter de leur fournir du gaz à travers les seuls Nord Stream 1 et 2. Ces gazoducs n’ont pas la capacité de satisfaire tout le monde : une fois le deuxième gazoduc achevé, Gazprom interrompra le transit à travers l’Ukraine, et les livraisons aux consommateurs européens seront alors réduites. Il est donc dans l’intérêt des Européens de nous soutenir dans notre volonté de préserver le transit du gaz russe via notre territoire.

S. G. – Le développement que vous évoquez revient à établir de nouvelles relations avec la Russie, qui iraient au-delà des dossiers énergétiques. Le président Zelenskiy souhaite relancer les négociations de paix dans l’est de l’Ukraine, remettre la question de la Crimée sur la table et obtenir la libération des quelque 70 prisonniers politiques ukrainiens en Russie ainsi que celle des 24 marins ukrainiens capturés en novembre 2018 en mer Noire. Est-ce possible dans les circonstances actuelles ?

O. D. – Pourquoi pas ? Nous bénéficions du soutien de partenaires puissants et, en tout état de cause, il n’y a rien de mal dans le fait de discuter avec les Russes. Il faut juste que nous soyons parfaitement préparés avant même de commencer les négociations. Nous devons définir très clairement ce que nous voulons et déterminer les moyens que nous serons prêts à employer pour obtenir satisfaction.

Mais certains problèmes ne peuvent pas être résolus à travers des négociations. Gazprom doit plus de 2,8 milliards de dollars à Naftogaz en vertu d’une décision de la Cour d’arbitrage de Stockholm sur l’un des différends gaziers qui opposent les deux sociétés (5). Une décision prise le 25 mai 2019 par le Tribunal international du droit de la mer, basé à Hambourg, ordonne la libération de nos 24 marins. Ces deux points ne prêtent pas à négociation. Les Russes doivent se conformer à ces décisions, un point c’est tout. Il en va à la fois de la réputation des organisations internationales et de la place de la Russie dans le système international. À l’heure où Moscou manoeuvre pour retrouver sa représentation au sein de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (6), c’est primordial. Si la Russie n’exécute pas les jugements de la Cour de Stockholm et du Tribunal de Hambourg, elle perd ses droits dans le système international. Si les institutions internationales ne parviennent pas à faire obéir la Russie, alors elles se discréditent elles-mêmes. Ces questions dépassent le cas de l’Ukraine en tant que telle.


S. G. – Selon vous, quel est le but que la Russie cherche à atteindre à travers son intervention en Ukraine ?

O. D. – Son attitude envers notre pays répond à deux objectifs qui se rejoignent. En premier lieu, le Kremlin s’est assigné la mission historique de renouer avec l’esprit impérial que les Russes ont l’impression d’avoir perdu avec la dislocation de l’URSS. Les dirigeants russes se sont mis dans la tête qu’ils avaient un droit inaliénable sur l’Ukraine. Mais ils oublient une donnée fondamentale : l’Ukraine n’est pas un territoire. L’Ukraine est un peuple, et un peuple libre qui plus est ! Les Ukrainiens ont développé un goût historique pour la liberté et la résistance à l’oppression.

En second lieu, il s’agit de préserver le régime actuellement en place à Moscou – un système de pouvoir très centralisé où la figure d’un président omnipotent est si essentielle qu’elle justifie tous les abus. De ce point de vue, l’Ukraine est un facteur clé. Si nous réussissons notre transition démocratique et économique, alors l’Ukraine enverra un message très fort à ses voisins du Nord. La société civile russe pourrait bien se mettre à exiger des changements à Moscou.

C’est pour ces deux raisons que la Russie exerce de telles pressions sur l’Ukraine.

S. G. – Et que se passera-t-il si le régime poutinien juge que l’Ukraine a réussi sa transformation et représente donc un dangereux exemple à suivre pour la population russe ? Comment le Kremlin réagira-t-il et comment l’Ukraine pourra-t-elle résister à cette réaction ?

O. D. – Jusqu’à présent, au-delà des interventions militaires en Crimée et dans le Donbass, des pressions énergétiques et de la guerre de l’information, l’immixtion du Kremlin en Ukraine s’est aussi manifestée à travers le financement d’agents d’influence et de partis politiques corrompus. Cette possibilité est de moins en moins d’actualité en raison de l’évolution de la société et des moeurs politiques dans notre pays. En outre, une réforme effective du système énergétique ukrainien ôterait à la Russie l’arme gazière. Si nous travaillons sur nos points faibles, la Russie aura de moins en moins de leviers d’influence à sa disposition.

Par ailleurs, qu’est-ce que la Russie a gagné, jusqu’ici, à se conduire comme elle l’a fait vis-à-vis de l’Ukraine ? Les Russes se sont aliéné une bonne partie de la population ukrainienne. Ils ont perdu la bataille des coeurs. Ils sont sous le coup de sanctions internationales. Ils ont révélé au monde entier le cynisme de leur realpolitik, et le dédain qu’ils éprouvent envers le droit international. Peut-être le Kremlin finira-t-il par comprendre que ce modus operandi est désastreux pour la Russie elle-même. Les empires appartiennent au passé ; en édifier un nouveau à l’heure actuelle est bien trop difficile et onéreux. Nous ne sommes plus au Moyen Âge !

S. G. – L’Ukraine est-elle plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2014 ? 

O. D. – Bien évidemment. Notre armée n’a rien à voir avec ce qu’elle était auparavant. Elle est bien plus professionnelle, mieux équipée, plus disciplinée. Notre système financier est très résistant. Les Ukrainiens eux-mêmes sont plus confiants dans l’avenir qu’ils ne l’étaient il y a peu. Il reste des défis évidents à régler, comme la lassitude des acteurs des réformes et celle de nos partenaires internationaux. L’élection de Volodymyr Zelenskiy a suscité beaucoup d’attentes et d’espoirs. À nous de les justifier.

S. G. – Quels sont les acteurs politiques qui vous inspirent ?

O. D. – Vous serez peut-être surpris, mais ce qui m’inspire chez les grands modèles, ce n’est pas tant leur action réformatrice que leur personnalité, leur style, leur charisme. J’ai en tête Winston Churchill, Margaret Thatcher… et aussi le Géorgien Kakha Bendukidze, que j’ai évoqué tout à l’heure. J’aime les personnes qui sont entièrement dédiées à une cause tout au long de leur vie.

S. G. – Ce sont certainement des personnalités intéressantes, mais elles appartiennent déjà au passé. Aujourd’hui, quels sont les dirigeants qui incarnent le courage politique à vos yeux ?

O. D. – Angela Merkel et Emmanuel Macron, sans hésiter. Parce qu’ils croient en ce qu’ils font et tentent de donner vie à leur vision, contre toutes les oppositions, contre toutes les critiques. S’il fallait n’en choisir qu’un, ce serait Emmanuel Macron car il me semble encore plus actif que la chancelière allemande. Il cherche à saisir à bras-le-corps toutes les occasions de mener ses projets à bien. J’admire cette qualité, qui devrait être celle de tous les responsables politiques.

(1) À la suite d’une grave crise financière en 2014 et des remous géopolitiques qu’ont engendrés l’annexion de la Crimée par la Russie et le début du conflit dans l’est du pays, l’Ukraine a reçu des promesses de soutien macro-économique à hauteur de 40 milliards de dollars sur cinq ans, dont un programme d’assistance macro-financière du FMI de 17,5 milliards de dollars, soit le paquet le plus ambitieux jamais conclu avec un pays indépendant. Les conditions de l’aide prévoyaient une série de réformes structurelles, en premier lieu la mise en place d’institutions de lutte contre la corruption. Le ministère des Finances, d’abord piloté par l’Américaine d’origine Natalie Jaresko, puis par Oleksandr Danyliouk, s’est retrouvé en première ligne des négociations avec les partenaires étrangers. 


(2) Ces trois personnalités ont été cruciales dans l’application de réformes radicales en Géorgie, suivant la révolution de la rose de 2003. Eka Zguladze avait notamment mené une refonte totale de la police nationale en renvoyant 90 % des effectifs.


(3) Depuis le début de la dispute entre l’Ukraine et la Russie en 2014, Kiev a cherché à diversifier son approvisionnement énergétique. Depuis 2015, le pays achète une partie de son gaz non pas directement à la Russie mais aux pays européens qui, au préalable, ont acheté ce gaz à la Russie. 


(4) Le 14 juin 2019, le sénateur républicain John Barrasso a déposé un projet de loi visant à sanctionner les entreprises impliquées dans la construction de Nord Stream 2. L’initiative est ouvertement destinée à empêcher l’achèvement du projet. 


(5) Naftogaz et Gazprom ont porté devant la Cour d’arbitrage de Stockholm deux différends, l’un portant sur le contrat d’approvisionnement de gaz à l’Ukraine, l’autre sur le contrat de transit de gaz à travers l’Ukraine.


(6) La Russie a été suspendue de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en avril 2014, suite à l’annexion de la Crimée. 

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