BIP : Ukraine, Une nouvelle équipe à la manœuvre

Article publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie Pétrolière) le 14 octobre 2019

@ Photo: Niels Ackermann / Lundi13

Élu en mai, le nouveau président ukrainien Volodymyr Zelensky dit vouloir révolutionner la gouvernance de l’Ukraine. S’il n’a fait quasi aucun faux-pas en nommant le gouvernement, des doutes n’en subsistent pas moins quant à ses liens avec des représentants de l’oligarchie… qu’il a pourtant promis de tenir à l’écart de la politique.
La photo a fait jaser. Le 10 septembre, la présidence rendait publique un cliché montrant le sulfureux oligarque Ihor Kolomoisky assis sur la gauche du président Zelensky, dans le bureau de celui-ci, accompagné de quelques autres personnes dont le premier Ministre Oleksii Goncharouk et le ministre de l’Énergie Oleksii Orjel. Officiellement, il n’y a été question que de « discuter des affaires en Ukraine » ainsi que du « secteur de l’énergie ». Une explication trop vague pour être crédible… Quelques jours plus tard, peut-être du fait des critiques suscitées par cette photographie (sans doute rendue publique par la présidence pour éviter que d’autre révèlent l’existence de cette réunion), le Président Zelensky confiait à une journaliste qu’il y avait été question de la suppression du monopole des oligarques et de la baisse des prix des services publics, deux promesses de
campagne. « Tout le monde devrait respecter les règles, il n’y aura pas de monopole, cela vaut pour tout le monde, y compris pour M. Kolomoisky. Et en effet, cela aidera à faire en sorte que les prix des services communaux [gaz, électricité, chauffage etc.] soient réduits », a lâché le Président.

Mais cela ne fait guère taire les doutes quant à l’indépendance de Volodymyr Zelensky vis-à-vis de M. Kolomoisky, dont il a été le partenaire en affaires. C’est en effet sur la chaîne de télévision de l’oligarque, « 1+1 », que M. Zelensky a connu le succès pour sa série télévisée « Le Serviteur du peuple » où il jouait le rôle d’un ‘‘M. tout le monde’’ devenant président de son pays pour le bien des citoyens. Cela les fait d’autant moins taire que le Premier ministre vient de déclarer que son gouvernement cherchait un compromis avec M. Kolomoisky au sujet de la « nationalisation » de sa banque Privat, qui a eu lieu en 2016 sous la pression du FMI. Une nationalisation que les banquiers
du pays et internationaux trouvent légitime tant Privat était dangereusement gérée, prêtant à des entités ‘‘amies’’ et sortant beaucoup d’argent du pays.

La presse ukrainienne a ensuite prétendu que la réunion du 10 septembre avait été l’occasion de parler de choses bien précises, à commencer par le sort de Tsentrenergo, une entreprise publique de production thermique d’électricité vendue sur le marché de gros. M. Kolomoisky se bat pour obtenir de l’électricité moins chère pour ses usines d’alliage ferreux de Nikopol et Zaporojié. « C’est aussi cette question qui l’amène à s’attaquer aux positions de l’oligarque n°1 de l’Ukraine, Rinat Akhmetov, qui règne sur le secteur électrique avec sa société DTEK », explique l’expert de l’énergie Mikhaïl Gonchar.
La réunion du 10 septembre jette donc un peu plus de doute sur le désir et la capacité de
M. Zelensky à casser les positions privilégiées des oligarques ukrainiens. Les nominations auxquelles il a procédé ou fait procédé au gouvernement, à la tête des commissions parlementaires (importantes dans ce régime parlementaire qu’est l’Ukraine) ou à certaines hautes responsabilités (service de sécurité, parquet général etc.) sont pourtant à porter à son crédit.

Pour ce qui concerne l’énergie, le ministre en charge du portefeuille (ainsi que de la Protection de l’Environnement) est Oleksii Orjel. Il vient du secteur des ONG, du très pro-européen BRDO (Bureau de la Réglementation Efficace) où il était expert « énergie » et avait pour directeur Oleksii Goncharouk, devenu Premier ministre. Parmi les quatre ou cinq candidats qui avaient été envisagés par M. Zelensky pour prendre la tête du gouvernement, à l’idéologie « libertarienne » dit-on, figuraient aussi Andriy Kobolev, le patron de Naftogaz, et son bras droit Youri Vitrenko, tous deux crédités d’avoir su réformer la société nationale gazière. Avant de rejoindre le BRDO, M. Orjel avait entre 2006 et 2014 occupé divers postes à la Commission nationale de réglementation de la sphère de l’énergie et des services publics. Depuis 2014, il travaillait dans le secteur privé comme président de l’Association ukrainienne des énergies renouvelables.

Pour ce qui est de la Commission parlementaire « de l’énergie, du logement et des services communaux », la présidence en a été confiée à Andriy Gerus. Comme M. Orjel, il s’agit d’un expert du secteur mais pas de très haut niveau, n’ayant jamais occupé de hautes responsabilités. Lui aussi a fait un passage par la Commission nationale de réglementation de l’énergie. Lui aussi s’est distingué pendant le mandat présidentiel de Petro Porochenko par son activisme anti-corruption, Andriy Gerus étant à la pointe de la dénonciation du schéma d’achat de charbon « Rotterdam + » qui aurait bénéficié à Rinat Akhmetov (en échange de son soutien politique à M. Porochenko). Mais plusieurs experts et professionnels de l’énergie à Kiev trouvent que le combat de M. Gerus allait un peu trop souvent dans le sens voulu par M. Kolomoisky.

Cette nouvelle équipe va être très occupée d’ici la fin 2019. « La nouvelle équipe dirigeante va devoir faire face à l’urgence plutôt qu’à décider de questions stratégiques. Parce que ce dont il est question c’est de renouveler le contrat de transit du gaz russe à travers l’Ukraine, qui arrive à échéance le 31 décembre et éviter le blackout de l’électricité pendant l’hiver », constate Olena Pavlenko, présidente du think tank Dixi Group, spécialisé dans l’énergie.

Depuis des mois, à Kiev, on se montre pessimiste quant aux chances de renouvellement du contrat « russe ». Le sujet est des plus importants : les « royalties » s’élèvent à 3 milliards de dollars par an, Kiev n’a pas à débloquer de budget à part pour maintenir en état son réseau de gazoducs, ce transit lui confère un rôle géostratégique en Europe. « Gazprom nous demande d’abandonner nos demandes suite à l’arbitrage de Stockholm et ne souhaite qu’une extension du contrat actuel sans conditions fixes ni volumes imposés, peut-être pour seulement faire la jointure avec le moment où le Nord Stream 2 sera fonctionnel, en 2020 ou bien après si les obstacles politiques et juridiques tardent à être levés. Ce qui est inacceptable pour nous », explique une source très proche du dossier. Mais une réunion entre les parties intéressées à Bruxelles ce 19 septembre a été marquée par des déclarations plutôt encourageantes de toutes les parties.

D’autres dossiers cruciaux exigent un traitement rapide de la part de l’équipe Zelensky satisfaire la demande énergétique pour l’hiver qui vient, répondre aux exigences de Bruxelles pour ce qui est du découplage de Naftogaz (avec notamment un gestionnaire de réseau de transport totalement indépendant), ce qui juridiquement pourrait compromettre le prochain arbitrage du tribunal de Stockholm face à Gazprom, poursuivre la conversion vers un mix énergétique permettant de se passer complètement des fournitures russes, trouver une solution au problème du coût
budgétaire des « tarifs verts » soutenus par l’État (les plus élevés d’Europe).

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