BIP : Ihor Kolomoïski, ou le capitalisme toujours sauvage

Article publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie Pétrolière) du 10 décembre 2019

UKRAINE – SÉRIE OLIGARQUES (1/4)
Ihor Kolomoïski, ou le capitalisme toujours sauvage

L’Ukraine est aujourd’hui la seule vraie oligarchie de l’ex-URSS, des fortunes s’étant
constituées à partir de 1991 avec des hommes souvent issus du monde criminel. L’énergie a été au cœur de leurs convoitises. Aujourd’hui, entre revendications identitaires et conflit avec la Russie, le pays les pousse à se réinventer.

Personnellement, c’est en mars 2015 que j’ai pu observer ce qu’est le style Kolomoïski,
le patron du groupe Privat. Le pays se réformait cahin caha après la “Révolution du Maïdan” de l’hiver 2013-2014 et la nouvelle direction de Naftogaz, la société nationale gazière, s’employait à reprendre le contrôle de diverses entités et schémas commerciaux. Dans ce contexte et sur fond de pression de l’UE, une grande bataille avait été engagée pour déloger les hommes que les oligarques avaient placés dans les innombrables comités de régulation dont l’Ukraine a le secret, dans les conseils d’administration des entreprises d’État, dans les ministères.

C’est ainsi que Sergiy Leschenko, député issu de “Maïdan”, soumettait à la Vekhovna Rada (Parlement) une loi abrogeant les quorums des entreprises publiques, qui permettaient de décider du montant des dividendes avec moins de 50 % des parts. Ihor Kolomoïski entrait alors dans une colère noire. Le texte de loi le visait tout particulièrement, afin qu’il perde le contrôle d’UkrNafta, l’entreprise pétrolière nationale dont il détenait 42 % des parts avec Guennadi Bogolioubov.

Une vraie « vache à lait » pour Kolomoïski, qui décidait de l’attribution des dividendes de l’entreprise et organisait à sa guise la vente de sa production de brut à la raffinerie de Kremenchouk (sur laquelle l’oligarque a la haute main). Ni une ni deux, le milliardaire au visage rond et à la célèbre barbe grise, faisait envahir le siège de l’entreprise par des hommes cagoulés armés jusqu’aux dents. Celui-ci voyait là attaquer le cœur de son « business model ». « Son modèle commercial diffère peu de celui des autres oligarques. Tous tentent d’influencer les autorités et les lois, tous capturent l’État, pour s’assurer leurs propres revenus. La différence est que Kolomoïski en est resté là, quand la
majorité des autres a évolué, par la force des choses certes », note le journaliste Andrii
Ianitsky, co-auteur du livre « L’Histoire Privat : Essor et chute de la plus grande banque
d’Ukraine » (en ukrainien).

Sans se faire d’illusions sur les autres oligarques ukrainiens, les observateurs du pays déplorent souvent que M. Kolomoïski, 56 ans, en est resté aux années 1990. Entré dans les affaires dans le chaos de la chute de l’URSS, le “capitalisme sauvage” lui sied toujours le mieux. L’homme a vu le jour le 13 février 1963 dans une famille juive de Dniepropetrovsk, dans le Centre-Est de l’Ukraine. Suivant les pas de ses parents, il devient ingénieur en 1985, en génie thermique.

Sitôt diplômé, il profite de l’ouverture de la perestroïka pour se lancer dans le commerce,
de fournitures de bureaux d’abord. Avec ceux qui demeurent ses partenaires aujourd’hui, Guennadi Bogolioubov et Alexeï Martinov, il crée la “coopérative Sentosa” qui bientôt achètera et vendra aussi des ferro-alliages et du pétrole. Comme beaucoup de futurs oligarques, il ouvre une banque. Sentosa sera l’une des sociétés fondatrices de la banque Privat, dont le capital est d’abord constitué grâce à la privatisation de coupons émis à la dissolution de l’URSS. Ces bons sont vite échangés contre des actions d’entités industrielles de la région (dont l’usine de ferro-alliages Nikopol). La rumeur veut que le groupe Privat, dont la banque, soit protégé par Pavel Lazarenko, représentant du clan de Dniepropetrovsk devenu premier Ministre de l’Ukraine en 1996.

« Dniepropetrovsk est alors l’un des deux grands clans de l’Ukraine. Dans l’immédiat après URSS, ces clans régionaux, issus des guerres entre groupes criminels locaux, ont été le creuset de nouvelles élites du pays. Ils ont vite placé leurs représentants dans la capitale pour défendre leurs intérêts. Sous la présidence de Léonid Koutchma [1994 – 2005], natif de Dniepropetrovsk, beaucoup de gens de ce clan ont prospéré et sont devenus oligarques proprement dit, comme Kolomoïski, puisqu’à partir de là ils ont eu leur faction au Parlement, des ministres et haut-fonctionnaires à leur solde », explique le politologue Mikhaïl Minakov.

Avec Privat, parfois seul ou parfois avec les autres membres du groupe, Kolomoïski met la main sur de gros actifs industriels : produits pétroliers, pétrochimie, ferro-alliages, transport aérien. Toujours selon des schémas opaques au point que les magazines comme Forbes ou l’hebdomadaire ukrainien Korrespondent ne savent plus si sa fortune est de 3 ou de 6 milliards de dollars à son faîte.

Lorsqu’en 2014, le conflit éclate avec la Russie, suite à la chute de Viktor Yanoukovitch qui venait de renoncer à la signature d’un Accord d’association avec l’UE, Kolomoïski est sollicité par le nouveau pouvoir pour gouverner l’oblast (région) de Dniepropetrovsk. La mission ? Contenir le conflit séparatiste provoqué par Moscou dans le Donbass et tout l’Est ukrainien. Kolomoïski emploie les grands moyens : il finance des milices armées, passe des accords avec les autorités locales volontiers prorusses, met ses médias au service de l’unité de l’Ukraine.

Mission accomplie… mais Petro Porochenko, élu président en mai 2014, s’inquiète de sa
puissance montante et de son appétit désormais sans limite. Alors que le FMI conditionne des prêts à l’Ukraine à l’assainissement de son secteur bancaire, M. Porochenko ne fait rien pour protéger Privat, épinglée pour sa gestion quasi-mafieuse et ses prêts à risque. M. Kolomoïski s’exile à Genève, puis en Israël. La banque Privat est nationalisée le 18 décembre 2016.

L’oligarque prépare sa revanche. La présidentielle du printemps 2019 s’annonce et il entend peser pour que Porochenko ne soit pas réélu, lui dont l’image est terriblement détériorée du fait notamment de ses tractations avec ses paires oligarques. Kolomoïski mise d’abord sur Youlia Timochenko, native de Dniepropetrovsk qui l’a aidé à assurer son contrôle sur UkrNafta. Mais à la faveur de la campagne, c’est un ancien partenaire en affaires, le comédien Volodymyr Zelenski, dont la série “Serviteur du peuple” était diffusée sur la chaîne TV 1+1 du milliardaire, qui se place en tête des intentions de vote. Kolomoïski le soutient. « Mais notons qu’il n’a pas été le seul sponsor de Zelenski. Ce dernier compte donc sur d’autres personnes que Kolomoïski, outre les influences internationales », souligne Andrii Ianitsky.

Mais le soutien de Kolomoïski compte pour beaucoup. Malgré les demandes extravagantes de ce dernier, à savoir l’annulation de la nationalisation de Privat et le versement par Naftogaz d’une compensation de 5 milliards de dollars pour l’avoir privé du contrôle sur UkrNafta, M. Zelenski et le nouveau gouvernement semblent chercher des solutions pour lui donner satisfaction. Mais le FMI et les partenaires occidentaux de Kiev, si cruciaux dans le bras de fer qui l’oppose à Moscou, suspendent leur soutien au « non » opposé à Kolomoïski. Voilà l’oligarque acculé, au point d’envoyer des messages conciliants à ses ennemis jurés d’hier, les Russes.

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