BIP : Rinat Akhmetov pivote-t-il vers l’Ouest ?

Article publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie Pétrolière) le 14 janvier 2020

@ Photo dtek.com

UKRAINE – SÉRIE OLIGARQUES (2/4)

L’Ukraine est aujourd’hui la seule vraie oligarchie de l’ex-URSS, des fortunes s’étant constituées à partir de 1991 avec des hommes souvent issus du monde criminel. L’énergie a été au cœur de leurs convoitises. Aujourd’hui, entre revendications identitaires et conflit
avec la Russie, le pays les pousse à se réinventer

Rinat Akhmetov pivote-t-il vers l’Europe après avoir été longtemps un de ses oligarques qui jouaient un rôle essentiel pour maintenir les liens entre ex-républiques soviétiques et Moscou ? La question est d’importance, pour qui observe les dynamiques à l’œuvre à l’Est du Vieux Continent, tant un oligarque est aussi un acteur géopolitique. Les apparences sont là : les locaux à Kiev de DTEK par exemple, la filiale énergie de l’homme le plus riche d’Ukraine (6,5 milliards de dollars selon Forbes), sont d’une modernité tout en verre, peuplés de cadres ayant étudié à Londres, Genève ou New York. Quant au  grand patron, il passe une partie de son temps dans la capitale anglaise, où il a acquis en 2011 l’appartement le plus cher du monde. Un genre d’achat qui a aussi une signification
politique…

Le roi de l’électricité ukrainien (près du quart de la production nationale, mais avec une immense influence sur tout le secteur), mais aussi roi du charbon (plus des trois quarts) ou de la sidérurgie (avec Metinvest, filiale de la SCM holdings), a longtemps régné sur le Donbass, la grande région minière ukrainienne. C’est sa région natale. M. Akhmetov est né à Donetsk en 1966 dans une famille de mineurs tatare (musulmane donc). Une région qu’il a tenue comme un fief quasi féodal grâce à sa mainmise sur les politiciens locaux, les structures de force, les médias. Lui prétend avoir gagné ses premiers millions en faisant des opérations commerciales risquées vers la fin des années 1980, sur des cargaisons de charbon, mais des enquêtes journalistiques fouillées lui prêtent des
activités criminelles, dans le sillage du « boss » Akhat Braguine.

Longtemps, Akhmetov s’est aligné sur les positions russes. « Parce qu’une bonne partie de ses marchés se trouvaient en Russie. Sans doute aussi parce qu’il est tenu par le Kremlin et des gens qui l’ont aidé dans les temps de la chute de l’URSS à constituer son immense fortune, de façon tout à fait illégale », spécule un journaliste du Donbass requérant l’anonymat.

Depuis les années 1990, M. Akhmetov avait son groupe de députés à la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien) pour influencer les lois en sa faveur. Ce groupe s’est toujours affiché comme prorusse. Y compris après la « Révolution de la dignité », au terme de laquelle le Président Yanoukovitch a été renversé en février 2014 après sa décision de renoncer à la signature d’un accord d’association avec l’UE, où Akhmetov va s’imposer comme un des chefs de file d’un « Bloc d’Opposition » ouvertement prorusse et anti-Euromaïdan. Et ce, aux côtés notamment de l’ancien ministre des Carburants et de l’Énergie Youri Boïko ou, de façon plus effacée pour cause de menace d’extradition aux États-Unis, de Dmitro Firtach, homme clé de Moscou pour le commerce gazier russo-ukrainien des années 2000.

Lorsqu’en réponse Moscou a provoqué au printemps 2014 le conflit « séparatiste » du Donbass, le bassin minier et sidérurgique où régnait Akhmetov depuis un quart de siècle, l’oligarque a été bien ennuyé. Moscou et Kiev étaient désormais en guerre, comment pouvait-il à la fois faire le jeu de la Russie, qui le « tient » par mille fils invisibles, et de l’Ukraine, sous la juridiction de laquelle il évolue et où se situent ses marchés ? Dans un premier temps, Akhmetov a semblé soutenir les « séparatistes », mais bientôt la pression a été telle en Ukraine qu’il lui a fallu renoncer.

Les régimes “marionnettes” de Donetsk et de Lougansk, où M. Akhmetov produisait l’essentiel de l’anthracite qui faisait fonctionner ses centrales électriques, ont protégé ses mines et entreprises jusqu’en mars 2017, moment où elles ont été « nationalisées » du fait d’un blocus exercé par Kiev. Car, comme nous l’ont expliqué alors nos sources dans le Donbass, « Moscou voulait se servir d’Akhmetov pour obliger Kiev à rester dans son giron. Celui-ci fournit peut-être 300 000 emplois en Ukraine. Personne à Kiev, en dépit du nationalisme, ne peut balayer d’un revers de main l’argument selon lequel il faut tenir compte des intérêts de M. Akhmetov, quitte à faire des compromis avec la Russie. »

Mais la pression a été si forte qu’elle a fini par forcer Akhmetov à s’aligner sur le camp
occidental. Un nouveau craquement en ce sens s’est fait entendre début 2019 à l’occasion
de la campagne pour la présidentielle du printemps. Pour se donner des chances d’être réélu, le président pro-occidental sortant Petro Porochenko a entrepris de faire alliance avec Akhmetov. Au passage, cela lui permettait de diviser le « Bloc d’Opposition » prorusse. Pour ce faire, Porochenko devait satisfaire les intérêts d’Akhmetov. Il l’a fait en garantissant à l’oligarque n°1 du pays un système d’importation du charbon avantageux pour lui, baptisé « Rotterdam + ». M. Porochenko l’a fait aussi en mettant en place une libéralisation des tarifs de l’électricité, entrée en vigueur le 1er juillet dernier, synonyme d’augmentation de la facture d’électricité des 42 millions d’Ukrainiens. Voilà qui a fait repartir à la hausse le capital de l’oligarque, tout en demeurant encore loin des 14 milliards de dollars qu’il possédait avant 2014.

Cette entente avec Porochenko vaut à Rinat Akhmetov la « haine » du nouveau Président
Volodymyr Zelenski, arrivé au pouvoir avec un programme anti-oligarques. C’est dans ce
contexte par exemple qu’Andrii Herus a été nommé président de la commission de l’Énergie au Parlement, lui qui s’était fait remarqué par sa dénonciation de « Rotterdam + ». Une dénonciation qui fait les affaires d’Ihor Kolomoïski (cf. BIP du 10.12.19), oligarque qui a été un des « sponsors » du candidat Zelenski et qui plaide, avec la façon brutale d’agir qui est la sienne, pour la remise en cause de la libéralisation des tarifs de l’électricité et d’autres mesures qui font aujourd’hui regrossir la fortune d’Akhmetov.

Cette bataille contre Kolomoïski donne l’occasion au fondateur de la Holding SCM de peaufiner son image d’homme d’affaires travaillant désormais « à l’occidentale ». « Ne dites plus que M. Akhmetov est un oligarque, avec les élections parlementaires de juillet il n’a plus de députés à lui au parlement », nous explique un cadre de DTEK. Cependant, son modèle économique demeure « basé sur la compensation de ses pertes aux dépends du budget de l’État », estime dans rapport remarqué de juin 2019 l’Institut Ukrainien pour le Futur (UIF), think tank influent de Kiev. Beaucoup rappellent aussi les subventions sur la production de charbon (anthracite) dont a longtemps bénéficié Akhmetov dans le Donbass. « Son nouveau modèle d’enrichissement sont les tarifs élevés fixés par le gouvernement », souligne l’UIF en faisant référence aux « tarifs verts » les plus élevés d’Europe que Kiev a instaurés pour amener le pays à ne plus dépendre du gaz russe. M. Akhmetov est en effet depuis cinq ans un acteur clé du développement de l’énergie éolienne et solaire en Ukraine, mais aussi de l’exploration gazière.

  1. Très intéressant, merci.

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