BIP : Dmitry Firtach, homme de l’ « État profond »

Article publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie pétrolière) du 11 février 2020

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UKRAINE – SÉRIE OLIGARQUES (3/4)
L’Ukraine est aujourd’hui la seule vraie oligarchie de l’ex-URSS, des fortunes s’étant constituées à partir de 1991 avec des hommes souvent issus du monde criminel.
L’énergie a été au coeur de leurs convoitises. Aujourd’hui, entre revendications identitaires et conflit avec la Russie, le pays les pousse à se réinventer.

Étudier la biographie de Dmitry Firtach c’est s’offrir une étourdissante plongée dans le monde postsoviétique. Une plongée dans les très opaques histoires post-coloniales de l’après 1991, dans ce « divorce » entre la Russie et les ex-républiques soviétiques qui n’est pas été aussi « civilisé » que M. Poutine a bien voulu le dire. Comme l’a établi une remarquable enquête de Reuters en 2014, basée sur la consultation des données des douanes russes, M. Firtach a bénéficié de la part de Gazprom de tarifs bien inférieurs aux prix du marché, ce qui lui a permis entre autres de financer l’élection en 2010 du Président pro-russe Viktor Yanoukovitch.
L’histoire de Dmitry Firtach, 54 ans, c’est celle d’un pompier devenu brasseur de milliards, d’un petit gars né dans l’Ouest de l’Ukraine (nationaliste, anti-russe), dans une famille trop modeste et trop peu « connectée » à la hiérarchie communiste locale pour lui permettre d’entrer à l’université. Dans un télégramme diplomatique américain de 2008, rendu public par Wikileaks, on y voit Firtach confier à l’envoyé de Washington à Kiev combien il était alors « inquiet quant à la façon de pouvoir faire sa vie en ces temps incertains. » Il s’y dépeint aussi comme ayant « un nez » pour les affaires.
Avec son épouse, il se lance alors dans le commerce de conserves avec l’Ouzbékistan. C’est là que, de son propre aveu (à l’ambassadeur américain), il rencontre des figures du milieu criminel traditionnel russe qui de fil en aiguille vont le conduire à entrer en contact avec le boss Semion Moguilevitch, co-fondateur du groupe criminel de Solntsevo. C’est avec ce dernier qu’il crée en 2002 la société EuralTransGas (ETG), enregistrée en Hongrie (pays alors siège des activités du grand boss criminel), afin de transporter le gaz turkmène en Ukraine via la Russie.

C’est le baptême de Firtach dans le commerce du gaz entre Moscou et Kiev, un commerce très lucratif et très politique. Tellement politique qu’il ne peut être que confié à l’État profond russe. Moguilevitch, en cheville avec Gazprom, les services secrets russes et le Kremlin, place ses hommes à chaque étage de cette machine à gaz qui au fond consiste à mieux tenir l’Ukraine ou le Turkménistan dans les griffes de l’ours russe. En 2004, RosUkrEnergo (RUE) prend le relais d’ETG. Selon une enquête du contre-espionnage suisse, Moguilevitch était personnellement présent lors de la création de RUE. Le modèle économique reste le même, les acteurs ne changent guère. On voit toutefois apparaître de nouvelles figures, comme Konstantin Chouychenko qui devient directeur exécutif de la société. C’est un camarade d’université de Dmitri Medvedev, ex-Président et désormais ex-premier ministre russe, qui est depuis le 21 janvier dernier ministre de la Justice
de la Fédération de Russie.

RUE va de plus en plus se concentrer sur le transit du gaz russe lui-même vers l’Europe, via l’Ukraine. La société est au coeur de l’imbroglio qui mènera aux crises du gaz russo-ukrainiennes de 2006 et 2009. Des crises où l’on a souvent en Europe mis le tort sur la gabegie ukrainienne, oubliant que celle-ci était entretenue en grande partie depuis Moscou. La très opaque RUE, dont on apprendra qu’elle était contrôlée par Firtach et Gazprom, était le rouage essentiel des mécanismes de corruption à l’oeuvre dans ce gigantesque commerce du gaz russe. Son opacité pesait lourd dans le pourrissement de la vie politique ukrainienne, les achats de loyautés créant de multiples tensions dans une société animée d’un fort et ancien désir d’émancipation vis-à-vis de la Russie.

En 2009, après une petite frayeur pour Firtach, la première ministre Youlia Timochenko étant parvenue à signer son propre accord gazier avec le Kremlin, les affaires de RUE reprennent de plus belle. Et ce grâce à l’élection de Viktor Yanoukovitch, dont Firtach soutient le “parti des Régions”, enraciné dans l’Est ukrainien et tenu alors par des figures prorusses comme Youri Boïko, l’ancien ministre de l’Énergie et de l’Industrie du Charbon, ou l’oligarque Rinat Akhmetov. La candidature à la présidentielle de 2010 est soutenue par Firtach et ses puissants relais médiatiques, dont la chaîne de télévision Inter. Une fois Yanoukovitch installé, Firtach place ses hommes auprès du chef de l’État, dont Serhiy Liovotchkine à la tête de la toujours très puissante Administration Présidentielle.
L’enquête de Reuters susmentionnée rappelle que RUE bénéficie alors de prêts octroyés par Gazprombank. En mars 2011, l’établissement de Saint-Pétersbourg ouvre une ligne de crédits de onze milliards de dollars pour les entreprises de Firtach. Un prêt de 2,3 mds$ est vite débloqué. Ce dernier représente alors « près du quart du capital total de la banque », précise l’agence de presse pour souligner le caractère risqué de la décision. Gazprombank est contrôlée par des très proches de M. Poutine, notamment Youri Kovalchouk qui en détient 41 % via Gazfond.
Avec ces prêts, Dmitry Firtach crée la société Ostchem Investments, enregistrée à Chypre, avec laquelle il s’empare alors des usines d’engrais Stirol, Severodonetsk Azot et Rivne Azot, qui seront desservies par le port maritime de Nika Tera qu’il acquiert dans la foulée. Il devient d’un coup le cinquième producteur européen d’engrais. Avec Ostchem Holding, elle aussi enregistrée à Chypre, il signe des accords très favorables pour lui pour acheter des volumes de gaz qu’il distribuera ensuite dans les régions d’Ukraine.
Avec la “Révolution du Maïdan” qui aboutit à la chute de Yanoukovitch en février 2014, Firtach perd beaucoup. Mais pas tout. Le nettoyage subséquent chez Naftogaz, la société gazière nationale ukrainienne, le chasse définitivement du transit du gaz russe en Europe. Il liquide RUE le 7 juillet 2014. Mais l’homme d’affaires sulfureux reste jusqu’à ce jour un acteur clé du gaz dans les régions d’Ukraine et dans le domaine des engrais.
Le coup le plus dur qu’il reçoit alors est son arrestation le 12 mars 2014 à Vienne, en Autriche, à la demande du FBI. Les Américains lui reprochent d’avoir voulu corrompre des responsables indiens dans le cadre de l’acquisition de permis d’exploitation d’une mine de titane. « C’est à la fois vrai et politique. Il s’agit de neutraliser ce rouage essentiel du Kremlin », estime un consultant américain familier des histoires ukrainiennes. Firtach est libéré grâce à une caution de 125 millions de dollars payée par le milliardaire russe Vassily Anissimov. Mais l’été dernier, après un changement de gouvernement en Autriche qui a vu le ministre de la Justice devoir quitter ses fonctions, son parti (le très nationaliste FPÔ, prorusse depuis 2008) étant mouillé dans un scandale impliquant la Russie, un tribunal de Vienne a ordonné l’extradition de Firtach aux États-Unis. L’intéressé a fait appel mais craint de finir derrière les barreaux outre-Atlantique. Décidément, il ne parvient pas à sortir de l’État profond, quel qu’il soit.

 

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