Politique Internationale : Iouri Kovaltchouk – Homme clé de l’après-poutine

Article publié dans le n°167(printemps 2020) de la revue Politique Internationale

Portrait de Iouri Kovaltchouk, un des hommes clés de l’après-Poutine

Le 15 janvier, lors de son adresse annuelle à l’Assemblée fédérale (une session conjointe des deux Chambres du Parlement — la Douma et le Conseil de la Fédération), le président russe a lancé le chantier de l’après-Poutine. Les changements constitutionnels qu’il a annoncés ce jour-là demeurent ambigus à dessein, et le resteront probablement même après leur adoption. Le 10 mars, le maître du Kremlin, 67 ans, a même fait en sorte que la Douma l’autorise, par un vote ad hoc, à effectuer deux nouveaux mandats après 2024 (ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’il utilisera cette possibilité). Ce qui est sûr, c’est que cette séquence constitutionnelle vise à perpétuer l’« État poutinien ». Cet édifice, façonné depuis vingt ans, repose en bonne partie sur la puissance conférée à de vieux amis loyaux qui contrôlent tous les secteurs clés, de l’énergie à la métallurgie en passant par les télécommunications ou l’industrie de défense, sans oublier bien évidemment les services de sécurité. Vladimir Poutine est soucieux de pérenniser le pouvoir de ceux qu’il a érigés en « nouveaux boyards » (1) d’une Russie où s’entremêlent inextricablement corruption, capitalisme d’État, défense du régime autoritaire et passion pour la puissance. Au sein de ce groupe qui pèsera lourd sur l’avenir du pays, quand bien même l’ultime décideur s’appelle Vladimir Poutine, un homme peu connu du grand public joue un rôle majeur : Iouri Kovaltchouk, l’une des deux ou trois personnalités les plus influentes à Moscou aujourd’hui.

Le chef des nouveaux boyards
C’est début décembre, un mois avant sa déclaration du 15 janvier, que Vladimir Poutine ouvre, lors d’une série de réunions avec ses plus proches conseillers et autres compagnons de route, le chantier de la réforme de la Constitution. Dossier délicat s’il en
est ! Certes, dans la Russie d’aujourd’hui, l’informel l’emporte bien souvent sur les institutions. Mais la « gestion manuelle » du président (c’est-à-dire le contrôle direct qu’il exerce sur les principaux processus dans le pays) n’est possible que grâce au vernis institutionnel dont il l’habille, dans un pays où la loi fondamentale est considérée depuis l’époque soviétique comme un texte vaguement sacré. Dans ce contexte, « Iouri Kovaltchouk a fait partie des gens que M. Poutine a consultés toutes ces semaines,
aux côtés des plus éminents juristes du pays, de quelques ministres et des hauts fonctionnaires qui l’entourent habituellement », explique « en off » le conseiller d’un des plus hauts responsables politiques du pays. Mais que fait là Iouri Kovaltchouk ? Son « business » n’a rien à voir avec la Constitution ! C’est un banquier et un homme d’affaires présent dans l’assurance, les télécoms ou les médias. À 68 ans, il pèse plus de 3 milliards d’euros. Une fortune acquise grâce à une ancienne et solide amitié avec M. Poutine, qu’il a rencontré au début des années 1990 dans leur ville natale de Saint-Pétersbourg. Le futur président dirige alors le « Comité des relations internationales » — une entité chargée du commerce extérieur de la cité dans un contexte économique qui exige de recourir au troc et aux montages financiers les plus improbables. C’est ainsi que plusieurs proches du futur maître du Kremlin — spécialement ceux de la « Coopérative Ozero », qui gère les « datchas » (maisons de campagne) appartenant à huit amis, dont Poutine, et situées à une centaine de kilomètres au nord de l’ancienne capitale de  l’Empire russe — vont devenir riches… puis immensément riches. Iouri Kovaltchouk y gagnera le surnom de « banquier personnel de Poutine ».
Mais si Iouri Kovaltchouk, tout comme son frère aîné Mikhaïl, figure aujourd’hui au (petit) nombre des personnes appelées par le chef de l’État à dire leur mot sur les amendements à apporter à la Constitution de la Fédération de Russie, ce n’est pas seulement parce qu’il en est un homme de confiance. C’est d’abord parce qu’il est, à bien des égards, le chef de file du groupe que Vladimir Poutine a érigé autour de lui en une sorte d’assemblée informelle.

C’est le futur de cette sorte de « nouvelle aristocratie » que Poutine et Kovaltchouk tentent apparemment aussi d’assurer à travers les amendements constitutionnels initialement censés être adoptés en quelques mois (2). Déjà, en 2004, selon des rumeurs
insistantes, Vladimir Poutine ne voulait pas effectuer un second mandat mais son « cercle rapproché aurait dépensé un temps et des efforts considérables pour le persuader de ne pas partir », rapporte le journaliste Mikhaïl Zygar dans son livre Les Hommes
du Kremlin. À la manoeuvre, on retrouve d’abord Iouri Kovaltchouk et Nikolaï Patrouchev, également né en 1951 à Saint-Pétersbourg, « kaguébiste » de carrière et actuel chef du Conseil de sécurité (5). « La source première de leur bien-être repose sur leur proximité avec le président », assène Zygar pour expliquer l’énergie que ces nouveaux boyards ont déployée afin que Vladimir Poutine reste au Kremlin. Par-delà leur évident intérêt personnel, il s’agit aussi de défendre une certaine vision de l’État, faite d’autoritarisme et de capitalisme d’État où même les grandes fortunes privées sont au service du régime. L’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovski en 2003 était venu couronner la mise au pas de l’oligarchie héritée de l’ère Eltsine. Depuis, selon une idée souvent exprimée à Moscou, les grands hommes d’affaires russes sont moins des milliardaires que des gens qui font travailler des milliards d’euros d’actifs…

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