RFI: L’avenir incertain du journal Vedomosti

C’est un quotidien référence de la presse russe : fondé en 1999, Vedomosti est un titre réputé pour sa couverture rigoureuse de l’actualité économique et la finesse de ses analyses politiques. Pourtant, au mois de mars, ses journalistes ont appris le rachat du quotidien et la nomination d’un nouveau rédacteur en chef. L’annonce de ce changement de direction a mis la rédaction en alerte puisqu’il semble augurer une reprise en main éditoriale.

Par Étienne Bouche

Diffusé le 22/05/2020 sur RFI, émission “Accents d’Europe”

Le rachat de Vedomosti suscite d’autant plus de défiance qu’il s’opère dans des conditions opaques. Au départ, deux repreneurs étaient annoncés – un éditeur de tabloïd et un directeur de fonds d’investissements. Le second s’est entre temps retiré. L’affaire traine depuis plusieurs semaines, le rachat n’est pas encore finalisé, ce qui n’a pas empêché la nomination d’un nouveau rédacteur en chef, contre l’avis de la rédaction. Dans une tribune publiée le mois dernier, les journalistes de Vedomosti ont clairement rejeté la nomination d’Andreï Chmarov. Car ce choix signifie, selon eux, la perte d’indépendance du journal.

« Dès le début de cette affaire, nous soupçonnions que Chmarov était un homme de main de la compagnie pétrolière d’État Rosneft. Et malheureusement, ces soupçons se sont confirmés car Chmarov a déjà essayé à plusieurs reprises de corriger et même de retirer de Vedomosti des articles critiques sur Rosneft, déplore Alexandre Goubski, l’un des rédacteurs en chef adjoints. Naturellement, cela provoque la colère des journalistes de Vedomosti qui ne sont pas habitués à la censure. Et cela exaspère le lecteur qui paie un abonnement pour lire des nouvelles et des analyses plutôt que de la propagande. »

Il faut savoir que Rosneft est un groupe très puissant en Russie et que son dirigeant, Igor Setchine, est un homme clé du système politique, l’un des plus proches de Vladimir Poutine. Il vient d’être reconduit pour cinq ans à la tête de la compagnie pétrolière. Il y a quelques jours, quatre médias russes réputés dont Vedomosti ont cosigné une enquête sur les dessous du rachat du quotidien. Une enquête touffue, très technique, qui établit l’implication de Rosneft dans le choix des repreneurs. Un schéma qui ouvre la voie à une ingérence dans la ligne éditoriale du quotidien. La rédaction en a déjà rapporté les premiers effets : la couverture de la réforme constitutionnelle ne doit pas être critique et les études sociologiques du centre Levada, aux conclusions parfois embarrassantes pour le Kremlin, ne doivent plus être reprises dans le journal.

A écouter sur la page de l’émission.

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