RFI : Moscou et la guerre des monuments dans l’ancien espace soviétique

Entretien publié dans l’émission “Bonjour l’Europe” sur RFI le 17 mai 2020

Question : Le 3 avril, une statue du général soviétique Ivan Konev était démantelée à Prague, la capitale de la République tchèque. Ce geste a déclenché une passe d’armes diplomatique avec la Russie. Certes, le général a dirigé l’Armée rouge pour libérer l’Europe centrale de l’envahisseur nazi en 1945, mais il a aussi commandé les troupes soviétiques pour écraser la révolution de 1956 en Hongrie et préparer la répression de 1968 à Prague. Bonjour Régis Genté, vous êtes un de nos correspondants dans l’ancien espace soviétique. Vous avez souhaité revenir sur cette histoire qui, dites-vous, fait écho à de nombreuses autres en ex-URSS. Pourquoi ?

Régis Genté : Parce qu’elles sont si nombreuses que je finis par me dire que cela n’a rien d’anecdotique. On entend souvent dire que ces histoires de statues déboulonnées ne sont que symboliques, enfantines. Il me semble qu’au contraire elles font partie du cœur même de ce qu’est la politique internationale, au même titre que les rivalités militaires ou économiques. L’histoire que racontent les dirigeants politiques, et qu’ils se racontent à eux-mêmes, comme le fait Vladimir Poutine en l’occurrence, est au cœur de leur politique. Diriger un pays, c’est raconter une histoire, un récit, qui permet d’entraîner derrière soi ses concitoyens et ceux d’autres pays.

Question : Quels sont les grands exemples de tensions diplomatiques autour de ces monuments ?

Régis Genté : Prenons l’Ukraine. Depuis 30 ans, son actualité est rythmée par le Leninopad, le déboulonnement des statues de Lénine. Il y en a eu trois vagues : au début des années 1990, puis à la « révolution orange » de 2004, puis après la Révolution de 2014. Nos confrères Sébastien Gobert et Niels Ackerman, dans leur livre « Looking for Lenin », estiment à plus de 2000 statues du père du Bolchevisme tombées en 2014-2015, et 5500 depuis 1991. Mais la première grande tension diplomatique est celle qui a fait suite au déplacement en 2007 du soldat de bronze de Tallinn, la capitale de l’Estonie. Moscou voulait y voir un monument à ceux tombés contre le fascisme, alors qu’il rappelait aux Estoniens la violente occupation soviétique à partir de 1940. La Russie s’est vengée, en 2007, avec une énorme cyberattaque contre des sites officiels estoniens.

Question : Pourquoi est-ce si important pour Moscou ?

Régis Genté : Parce que c’est que c’est une façon de légitimer son pouvoir… aujourd’hui. Pour le Kremlin, imposer une mémoire positive de Lénine, malgré les millions de morts causées par son régime, ou quant à l’URSS vainqueur du fascisme, ce qui est vrai mais en faisant oublier aussi les compromissions avec le régime d’Hitler, c’est un moyen de se placer du bon côté de l’histoire, alors qu’il est dénoncé de partout comme autoritaire et non-démocratique.

Leave a Reply

%d bloggers like this: