RFI: L’art contemporain russe exposé au Garage

Dans un contexte de durcissement politique en Russie, les institutions culturelles tentent d’échapper au resserrement général. C’est le cas du Garage : situé au cœur du parc Gorki, à Moscou, ce musée privé d’art contemporain entend accompagner un changement de société : il importe des concepts de l’étranger, connecte la Russie au monde et organise désormais sa triennale d’art contemporain russe. Sa deuxième édition s’est ouverte mi-septembre et expose les œuvres de 75 artistes issus de tout le pays.

Par Étienne Bouche

Diffusé le 30/10/2020 sur RFI, “Rendez-vous Culture”

A l’entrée de l’exposition, trois panneaux muraux forment une sorte de mémorial funéraire. Sur toute la surface, des petites figurines sont logées dans des niches identiques. A genoux, le visage éploré, elles prient. Créées à base de mie de pain, elles représentent, selon l’artiste Andreï Kouzkine, l’histoire tragique de la Russie et ses victimes innocentes. Iaroslav Volovod du musée Garage nous explique le parti pris de cette triennale.

« La première édition avait surtout permis d’aller à la découverte de la création contemporaine. La spécificité de celle-ci, c’est de s’être appuyée sur les artistes : ceux qui avaient participé la première fois ont chacun sélectionné un artiste à exposer. Les commissaires d’exposition ont ainsi fait le choix, qui peut bien sûr se discuter, de laisser choisir les artistes et de se mettre eux-mêmes en retrait. »

Par cette démarche, le Garage dit vouloir souligner les liens qui unissent les artistes en Russie. Un choix qui permet une large représentation des régions. Dans cette sélection éclectique, la politique est souvent allusive, parfois plus explicite. L’artiste tchétchène Aslan Goïsoum a, lui, fait le choix d’exposer un portraitiste du XIXe siècle. Le tableau représente le général Ermolov, figure majeure de la politique impériale russe dans le Caucase. Pour Anastasia Mitiouchina, commissaire de l’exposition, la triennale invite à la réflexion et au dialogue.

« En tant qu’individu vivant en Russie, j’aimerais voir progresser l’idée qu’il existe des systèmes non binaires. Si l’on regarde notre télévision et la culture officielle, le ‘nous’ se distingue toujours de ‘l’autre’, des ‘ennemis’. C’est un système binaire très rigide dans lequel un modèle, le nôtre, doit s’imposer en écrasant les autres. Cette exposition, parce qu’elle a été pensée dans une logique horizontale, parle aussi de cela. »

En Russie, l’art contemporain n’a pas les faveurs de l’État. C’est le secteur privé qui se donne pour mission de le soutenir. « Le musée Garage a permis l’apparition de l’art contemporain à Moscou. Grâce à lui, beaucoup décident de s’installer ici, notamment pour les résidences d’artistes lancées par le musée, souligne Anton Belov, directeur du Garage. Je dirais que le Garage a façonné toute une catégorie de gens qui se sont éduqués à l’art contemporain. Des gens qui s’intéressent non seulement à l’art contemporain en Russie mais aussi à l’art contemporain russe. Le Garage a été leur porte d’entrée vers les formes artistiques contemporaines. »

A cause du coronavirus, la triennale avait été reportée de plusieurs mois. Elle doit en théorie durer jusqu’en janvier, à condition que le rebond de l’épidémie ne contraigne pas une fois de plus les musées à fermer leurs portes.

Écouter le reportage

“A Beautiful night for all people”, deuxième Triennale d’art contemporain russe. Musée Garage, Moscou. Jusqu’au 17 janvier 2021.

Visuel: Andrey Kuzkin, Prayers and heroes (2016-2019)

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