RFI: Cessez-le-feu, nouveaux points de passage: un apaisement prolongé dans le Donbass

Un cessez-le-feu qui tient plus que les 20 essais passés, de nouveaux points de passage dans l’oblast de Louhansk, différents projets économiques… Le Donbass connaît une phase d’apaisement inédite. Rien n’est toutefois acquis.

Version longue d’un papier diffusé dans les journaux de RFI, le 10/11/2020

Alors que le Haut-Karabakh semble sortir d’un épisode de violence dramatique, un autre conflit hybride dans l’espace post-soviétique connaît une vague d’apaisement. Dans le Donbass, région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014, la situation est calme depuis l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu le 27 juillet. Aujourd’hui, deux nouveaux points de passage de la ligne de front ont été ouverts pour faciliter la vie des millions de civils qui vivent dans la zone. Sébastien Gobert depuis Kiev.

Pendant les six dernières années, il n’y avait qu’un seul point de passage de la ligne de front à l’extrême-est de la zone de guerre, à Stanytsia-Louhanska. Le plus proche, à Mayorsk, se situait à 150 kilomètres à l’ouest. L’ouverture des postes de Schastya et de Zolote, ce matin, est donc une bonne nouvelle pour les plus de 40.000 civils qui voyagaient, avant la pandémie de Covid-19, entre les territoires ukrainiens et les républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk, soutenues par la Russie. Il existe désormais 7 points de passage le long des 400 kilomètres de la ligne de contact (selon l’appellation officielle de la ligne de front) et la distance moyenne entre chaque poste est considérablement réduite. Qu’ils soient entrepris pour des raisons familiales ou économiques, les déplacements des civils sont très importants, voire cruciaux pour l’avenir de la région. Ils prouvent depuis 2014 que de nombreux liens survivent malgré les divisions de la guerre.

En plus d’inaugurer deux nouveaux points de passage, l’ouverture de ce matin rompt un isolement de plusieurs mois des territoires séparatistes dans le contexte de la pandémie de coronavirus (à noter que la frontière russe leur est restée ouverte). Ce rétablissement des liaisons terrestres ne va pourtant pas de soi alors que les chiffres de l’épidémie sont alarmants, de part et d’autre de la ligne de contact. Chaque candidat au passage doit se conformer à des inspections sanitaires. Ceux souhaitant se rendre en territoire ukrainien doivent observer une période d’auto-isolation.

Pour le général-major de l’armée ukrainienne Bohdan Bondar, le calendrier de l’initiative ne pouvait être modifiée car celle-ci était prévue dans les négociations de paix du format Normandie, dont une nouvelle feuille de route avait été décidée à Paris, le 9 décembre dernier. Pour lui, il s’agit d’une nécessité humanitaire.

Bohdan Bondar: Cela va prendre du temps pour normaliser la situation. Mais dans ces temps difficiles, il est important de donner aux gens la possibilité de traverser, de recevoir une aide médicale adéquate et de mener leurs activités. Parce que la vie continue.

L’ouverture de ce matin s’inscrit dans une série d’initiatives du gouvernement ukrainien pour renouveler les liens avec ses populations perdues. Grâce à un cessez-le-feu qui tient globalement bon, seules 224 violations du cessez-le-feu ont été recensées dans les 100 premiers jours de la trêve, contre une moyenne de 1200 attaques dans une même durée auparavant. 3 soldats ukrainiens sont néanmoins morts pendant leur service, 11 ont été blessés. Le bilan côté Donetsk et Louhansk est incertain.

Le fracas des canons s’apaisant, peu à peu, les négociateurs ukrainiens lancent des pistes de réintégration des territoires séparatistes. On évoque ainsi la création d’une zone économique spéciale. L’idée faisait partie des 5 questions du président Zelenskyy, proposées aux Ukrainiens lors du premier tour des élections municipales, le 25 octobre. La région sous contrôle ukrainien fait aussi l’objet d’investissements conséquents. La banque mondiale vient d’annoncer vouloir injecter 100 millions d’euros dans des projets d’infrastructure, d’agriculture et de soutien aux entreprises locales.

Le chef des négociateurs ukrainiens au sein du groupe de contact de Minsk et premier président de l’Ukraine, Leonid Kravtchouk, reste néanmoins prudent quant aux perspectives politiques de règlement du conflit.

Leonid Kravtchouk: Nous essayons, petit à petit, de créer les conditions de la paix. Si la Russie continue à bloquer nos efforts, nous chercherons une autre manière.

De fait, les avancées politiques sont toujours très complexes. Leonid Kravtchouk a récemment présenté à l’OSCE un plan d’action en 5 points. 1) retrait des troupes étrangères et des mercenaires d’ici à début 2021 2) révocation des lois et décrets russes qui interfèrent dans l’ordre constitutionnel ukrainien (loi facilitant l’obtention d’un passeport russe, par exemple) 3) contrôle de la frontière ukraino-russe 4) augmentation des effectifs de la mission de l’OCE de plus de 1500 personnes 5) organisation d’élections locales.

A l’heure actuelle, ce plan ne semble pas susciter l’adhésion de la partie russe. Donetsk et Louhansk ne manifestent guère plus de signes d’ouverture. Et ce 10 novembre, aucun civil n’a pu franchir les nouveaux points de contrôle en direction des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk. Les autorités séparatistes leur ont systématiquement refusé le passage, citant des raisons sanitaires et un calendrier de travail limité à deux jours par semaine.

  1. Merci, très intéressant pour ceux qui comme moi espèrent que la situation s’améliorera dans ces zones.
    Savez-vous s’il y a des chances pour que le passage soit fermé aux civils à cause du Covid ?

    Merci d’avance

    Jean-Baptiste Farion

  2. Sébastien Gobert November 10, 2020 at 23:26

    Merci de votre intérêt. Nous espérons tous, en effet. надежда умерает последние.
    Pour répondre à votre question: ce sont en effet des raisons sanitaires qui sont invoquées pour les blocages aux points de passage. Les traversées sont possibles à certains endroits sous un régime strict. Reste qu’il existe une réticence constante de la république autoproclamée de Louhansk à l’ouverture de points de contrôle à Zolote et à Schastia – voyons si les explications liées à la pandémie pandémie ne dissimulent pas d’autres raisons. A voir. Les Ukrainiens ont leurs torts dans la politique sociale et humanitaire dans le Donbass, mais dans la séquence politique actuelle, ils respectent assez rigoureusement le cessez-le-feu, et tiennent leurs engagements de démilitarisation de zones pilotes et d’aménagement de nouveaux points de passage. La balle semble être avant tout dans le camp des pro-russes et Russes.

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