Idée D&B: Pourquoi le coronavirus raffole-t-il de la politique ukrainienne?

De Courchevel à Kiev en passant par des petites municipalités en période électorale, la classe politique ukrainienne est durement touchée par la pandémie. Malédiction ou négligence?

La Covid-19 fait des ravages en Ukraine, alors que le pays vient de franchir le seuil des 10.000 morts. En parallèle des inquiétudes concernant la santé publique en général, les dégâts dans la classe politique ukrainienne sont conséquents. Même le président Volodymyr Zelenskyy et son chef de cabinet Andriy Yermak ont été récemment testés positifs et placés en isolation à l’hôpital de Feofania, dans le sud de Kiev. Avec ces perturbations au sommet de l’Etat, ce sont les travers de l’élite ukrainienne post-soviétique qui sont mis en exergue.

Volodymyr Zelenskyy en isolation.

De fait, on se rappelle que l’un des premiers foyers ukrainiens de contamination du Covid-19 se situait à… Courchevel, en France. Autour du pont du 8 mars, la célèbre station de ski était devenue un épicentre de l’épidémie, en partie suite à des soirées arrosées de riches Ukrainiens et Russes. Beaucoup des fêtards avaient pu rentrer dans leurs pays d’origine avant l’apparition de symptômes sérieux. Quelques jours plus tard, la Verkhovna Rada (parlement) devenait l’un des premiers lieux d’apparition du virus en Ukraine.

En plus de révéler des indications sur le niveau de vie de certains élus, l’affaire laissait supposer la négligence de la classe politique nationale vis-à-vis des mesures sanitaires de distanciation ou de port du masque. Des erreurs compréhensibles à une époque où la contagion a pris l’ensemble de la planète par surprise? Peut-être. Sauf que le phénomène n’a pas décru ces huit derniers mois. 75 députés, soit un sixième de l’assemblée, ont contracté la Covid-19 depuis mars. Et les contaminations touchent l’ensemble de la classe politique.

Aux cas de Volodymyr Zelenskyy et d’Andriy Yermak s’ajoutent le président de la Rada Dmytro Razumkov, son second Rouslan Stefantchouk, le ministre de la défense Andriy Taran et le ministre de la santé Maksym Stepanov. Auparavant, des personnalités de premier plan avaient aussi souffert du coronavirus, comme l’inénarrable Ioulia Tymochenko, l’ancien président Petro Porochenko ou encore l’oligarque, député, et défenseur de la chrétienté orthodoxe russe, Vadym Novinski. Le sulfureux maire de Kharkiv, Hennadiy Kernes, est en réanimation à l’hôpital de la Charité à Berlin (le même qu’Alexei Navalny) depuis septembre. Aucun de ces cas n’a été fatal, même si la totale disparition de Hennadyiy Kernes de l’espace public pose question.

L’Ukraine n’est évidemment pas une exception. De nombreux dirigeants russes ont été contaminés, eux aussi. Les mésaventures de Donald Trump ou de Boris Johnson prouvent que la Covid-19 peut atteindre n’importe qui. Néanmoins, la négligence de la classe politique ukrainienne est réelle et constante depuis mars. Les photos sont ainsi légion de Volodymyr Zelenskyy enfreignant les règles de distanciation et confinement qu’il a lui-même contribué à développer. La Rada n’a pas suspendu ses travaux et, dans l’hémicycle, poignées de main et conversations à visages découverts sont monnaie courante. De quoi renforcer la défiance généralisée de la population vis-à-vis de la politique publique de santé. A l’inverse, le Parlamentul (parlement) moldave n’a tenu aucune session depuis septembre, dans le contexte de la seconde vague de la pandémie (jusqu’à la session extraordinaire post-élection présidentielle du 18 novembre).

Les récentes élections municipales et régionales n’ont pas arrangé la situation. De nombreux maires en campagne de réélection ont déclenché des frondes contre le gouvernement pour dénoncer les effets calamiteux sur l’économie des mesures de confinement. La tenue d’évènements publics en période pré-électorale a aussi contribué à augmenter les contaminations. Trois maires récemment réélus ont succombé des suites du coronavirus.

Les déboires de la classe politique ukrainienne sont autant de drames humains. Ils constituent aussi des risques pour la stabilité de l’Etat et creusent le fossé entre la population et ses dirigeants, taxés d’irresponsabilité. Ils ne facilitent pas l’acceptation des gestes barrières par la population et n’aideront sans doute pas à généraliser l’exigence de vaccination, le temps venu. Rappelons que l’Ukraine est le pays d’Europe avec le plus faible taux global de vaccination. De manière plus conceptuelle, la vulnérabilité des dirigeants à la pandémie révèle, sans doute comme dans les cas de Donald Trump ou de Boris Johnson, la persistance d’une pratique patriarcale de la politique, faite de discours émotifs, de contacts physiques et de démonstrations de virilité. Des us et coutumes en décalage croissant avec plusieurs tendances européennes, aujourd’hui devenues un enjeu de santé publique.

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