L’Obs-Rue89 : Russie – Et si les Russes avaient eu Facebook en 1917 ?

L’Obs-Rue89 /

« Pas de bougies en vente, ni dans les quincailleries, ni dans les magasins de bougies. Si, après de longues recherches, vous parvenez à mettre la main sur quelques bougies chez un marchand, on vous en demandera 2 roubles. »

En novembre 1916, il fait un froid insoutenable à Petrograd, la capitale de l’empire russe. La ville bruit des rumeurs de la guerre  : alors qu’à l’Ouest, la bataille de la Somme vient de se terminer, les troupes russes ont stoppé leur avance après une offensive estivale couronnée de succès, mais aussi particulièrement meurtrière – près d’un million de morts, blessés et prisonniers. On parle maintenant des difficultés logistiques, des désertions, du moral en berne.

L’influence du «  moine fou  » sur les affaires du pays est aussi sur toutes les lèvres  : Boris Stürmer, alors et pour seulement quelques jours encore le président du Conseil russe, s’inquiète dans son journal que «  ces derniers temps, Raspoutine ne cesse de se déplacer, et la police secrète se plaint de ne pas pouvoir le surveiller. Chaque nuit, des voitures viennent le chercher, et personne ne sait où il va  ».

« Magnifique journée ensoleillée »

Statut de Mikhal Rodzianko [alors prsident de la Douma d?Etat], le 17 novembre 1916

Statut de Mikhaïl Rodzianko [alors président de la Douma d »Etat], le 17 novembre 1916

« Une dame, après avoir entendu parler en province de l’influence de Raspoutine à la cour, a décidé d’aller à Petrograd afin d’obtenir à travers lui la promotion de son mari bien-aimé. Cette dame était une mère de famille heureuse et exemplaire. En arrivant à Saint-Pétersbourg, elle a rencontré Raspoutine, mais ce dernier la regardait de haut et finalement lui dit : “Revenez demain avec une robe plus ouverte, et les épaules nues. Ou il sera inutile de revenir ”, en la pénétrant de son regard. Cette dame, indignée par la manière dont Raspoutine l’avait traitée, était déterminée à mettre fin à ce harcèlement. Mais quand elle revint chez elle, elle se mit à ressentir un désir irrésistible, et retourna le lendemain voir Raspoutine avec une robe décolletée. Son mari a plus tard reçu une promotion. Cette histoire est de source sûre. »

Le 19 novembre, le peintre russe Alexandre Benois déjeune avec le prince Félix Ioussoupov, qui lui confie tout le mal qu’il pense de Raspoutine, responsable selon lui de la situation catastrophique du pays. Félix Ioussoupov sera la principale figure du complot qui aboutira, deux mois plus tard, à l’assassinat de Raspoutine.

L’empereur Nicolas II, alors au quartier général de l’armée russe dans l’actuelle ville biélorusse de Moguilev, ne semble lui pas s’inquiéter  : il se réjouit dans son journal personnel d’une «  magnifique journée ensoleillée.  » Il lui reste à peine quatre mois à la tête de l’Empire russe.

Vkontakte, le Facebook russe

Comment présenter l’Histoire d’une période de manière attractive sans pour autant s’éloigner de la réalité historique  ? Pour les créateurs du projet « 1917. Histoire Libre », lancé il y a quelques jours (et qui couvre donc aussi la fin de l’année 1916), la solution est simple  : la raconter comme on donne de ses nouvelles sur les réseaux sociaux.

L’idée est sortie de la tête de Mikhail Zygar, un journaliste russe qui a notamment été le rédacteur en chef de la chaîne de télévision indépendante «  Dojd  », et s’est demandé à quoi aurait ressemblé le fil d’actualité d’un utilisateur de Facebook – ou plutôt de Vkontakte, sa variante russe – en 1917.

Le résultat  : des publications de près de 1500 grands et petits acteurs de cette période, tirées de lettres, journaux personnels et autres mémoires rédigés à l’époque et agrémentées de photos, vidéos et gifs.

#TousContreRaspoutine

Le fil d’actualité qui en résulte retrace jour par jour l’histoire de l’une des périodes les plus tumultueuses de la Russie moderne, au travers de ceux qui l’ont vécue. Et grâce à un partenariat avec Vkontakte, les publications peuvent s’intégrer directement dans le fil d’actualité du réseau social, chaque figure historique disposant de son propre profil sur le site.

« Vladimir Lénine participe au congrès du parti Social-Démocrate suisse ; Zurich ; 17 novembre 1916 »

Autre emprunt aux réseaux sociaux  : les hashtags, qui permettent de suivre des thèmes spécifiques allant de #TousContreRaspoutine à #FrontRoumain en passant par #DoumaAuBordDeLaDissolution.

Fil d’actualités

Tous les contenus sont authentiques, garantissent les auteurs du projet, même si la nécessité de rester digeste les a conduits à opérer des coupures dans la très abondante documentation disponible.

La publication chaque jour d’une trentaine de publications (et sans doute plus lors des grandes dates de l’année 1917) a mobilisé près d’une centaine de journaliste et d’historiens dans l’année précédant le lancement du projet  : près de 30 personnes soutenues par 6 historiens travaillent maintenant au jour le jour sur le projet.

Le format «  réseau social  » est aussi une manière d’attirer un public jeune, connecté et particulièrement habitué au «  fil d’actualités » de sites comme Facebook ou Vkontakte, note le créateur du projet dans une tribune au site The Village. Et cela semble fonctionner  : lancé courant novembre, «  1917. Histoire Libre  » est déjà suivie par plus de 80 000 personnes sur Vkontakte. Une histoire vivante qui colle à la réalité historique  : l’idée séduit.

L’exercice est pourtant délicat, tant la question historique est devenue ces dernières années un enjeu politique majeur en Russie. Le créateur du projet est ainsi soucieux de présenter « 1917. Histoire Libre » comme un projet « purement documentaire ».

« L’histoire libérée »

Et lorsque le rédacteur en chef de l’Echo de Moscou, une radio à tendance libérale, l’interroge sur la signification du nom du projet (« L’histoire libérée de quoi ? »), Zygar hésite, puis répond :

« Libérée de toute interprétation, de tout commentaire ».

Une manière de signifier la volonté des créateurs du projet (soutenu par des institutions officielles et de grandes entreprises russes mais dirigé par un journaliste réputé pour son indépendance) d’éviter de s’engager dans des débats historiques politiquement risqués  ?

Pour l’historien Kirill Soloviev, qui participe au projet, il s’agit simplement d’une question de priorités  :

«  C’est un projet public, pas un travail de recherche. Le but n’est pas de donner une interprétation des événements de l’année 1917, mais de partager les émotions vécues par ces gens il y a exactement un siècle.  »

Mikhail Zygar sait en tout cas particulièrement bien à quel point ces débats historiques peuvent être dangereux : alors qu’il était le rédacteur en chef de la chaîne de télévision Dojd, un sondage publié sur le site de la chaîne en janvier 2014 et demandant si l’URSS aurait dû abandonner Leningrad aux Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale avait soulevé un tollé général et fait passer la chaîne à deux doigts de la disparition, notamment après que le porte-parole du Kremlin ait dénoncé une «  faute morale  ».

« Cent ans, c’est très proche »

Mais si le traitement de l’Union Soviétique en général et de la Seconde Guerre mondiale en particulier est maintenant très solidement codifié par l’Etat russe, la manière dont le pouvoir choisira de présenter les évènements de l’année 1917 reste incertaine. Pour Kirill Soloviev, le vrai danger n’est de toute manière pas là  :

« Il y a des mythes bien sûr, des stéréotypes et des théories du complot sur cette période. Mais le plus gros problème, c’est l’idée que l’on sait déjà tous ce qu’il y a à savoir, que tout est simple, bien compris. »

Alors que le pays va vivre l’année prochaine une myriade de commémorations (pour certains), de célébrations (pour d’autres) et de polémiques sur l’héritage des révolutions de Février et d’Octobre, «  1917. Histoire Libre  » veut rester au-dessus de la mêlée. Et, dit Soloviev, faire réaliser que «  cent ans, c’est très proche »

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: