RFI: En Ukraine, les nouvelles langues de la discorde?

Intervention dans la séquence “Bonjour l’Europe”, sur RFI, le 27/09/2017

°° Photo d’illustration: une jeune étudiante de l’université de Donetsk, réfugiée à Vinnytsia dans le centre de l’Ukraine, attend de monter sur scène lors du spectacle de fin d’année. Niels Ackermann / Lundi 13

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Plusieurs pays européens haussent le ton à l’encontre d’une nouvelle loi sur l’éducation adoptée par l’Ukraine. Cette loi renforce l’importance de l’ukrainien comme langue de l’éducation. Beaucoup craignent que les langues minoritaires ne s’en trouvent défavorisées. La controverse va loin, puisque le ministre des affaires étrangères hongrois a promis de “bloquer” toute étape de l’intégration européenne de l’Ukraine… En Ukraine, pour en parler, Sébastien Gobert. 

Que prévoit cette loi? 

En soi, la controverse n’est qu’une toute petite partie de la loi, qui est en fait une révolution du système éducatif en Ukraine. La structure de l’enseignement change, de la tradition soviétique de la répétition de connaissances aux développement de l’analyse; de la préférence pour une classe passive et obédiente à l’implication des élève dans le cursus scolaire. La loi prévoit qu’au moins 7% du PIB doit être consacré à l’éducation; elle augmente les salaires des enseignants; elle renforce l’autonomie des écoles… Vraiment une réforme en profondeur.

Cette transformation de fond a été préparée pendant 1,5 an, à grand renfort de consultations publiques. Mais dans la dernière ligne droite avant le vote, un article a été rajouté par des parlementaires. C’est l’article 7, qui fait de l’ukrainien la langue de l’éducation à partir du CM2. Jusqu’à présent les minorités nationales avaient la flexibilité de choisir leur langue d’éducation jusqu’à la seconde, en gros. Pour le Président Petro Porochenko, c’est une condition pour affirmer la place de la langue nationale, et permettre aux élèves qui n’étudiaient pas en ukrainien de s’intégrer à l’espace linguistique national, pour plus tard trouver une place sur le marché du travail. Lui assure que les droits des langues minoritaires, garantis par la constitution, sont respectés.

Pourtant, les réactions sont vives…? 

Oui, à commencer par les minorités nationales elles-mêmes. Plusieurs représentants ont appelé le Parlement à réviser sa copie, et le Président à ne pas promulguer la loi. Ils estiment qu’elle viole plusieurs conventions européennes. Ces communautés ont été relayées par plusieurs pays qui leur sont associés. La Pologne assure suivre avec attention l’application de la loi. La Moldavie, la Grèce, la Bulgarie, se sont inquiétées publiquement. Le président roumain a annulé un déplacement officiel à Kiev en protestation. Et les Hongrois ont été les plus radicaux, en dénonçant un “coup de poignard dans le dos”, et en assurant qu’ils ne soutiendraient plus l’Ukraine sur la scène internationale.

On comprend les inquiétudes des minorités nationales. Mais on comprend aussi qu’il y a des raisons internes à ces déclarations. Par exemple, les Hongrois entrent en campagne électorale dans un contexte d’enchères nationalistes et de désamour de l’Union européenne. La dureté des déclarations de Budapest peut en partie être expliquée par les jeux politiciens  qui caractérisent la Hongrie.

Le gouvernement ukrainien crie au malentendu, et entame des consultations avec ses partenaires européens. La loi ne doit s’appliquer qu’en 2020, après une période de transition. Il y a donc du temps pour négocier, le cas échéant. Et les minorités nationales peuvent jouer sur le flou de la formulation de la loi: à partir du CM2, “un ou plusieurs sujets” peuvent encore être enseignés dans une des langues officielles de l’Union européenne. Donc le hongrois, le roumain, le polonais pourront encore être utilisés comme langue d’enseignement.

Mais Sébastien, donc, pas le russe. 

Oui, exactement. Je voulais garder la question de la langue russe pour la fin car c’est la grande perdante de la réforme. Vous savez que l’Ukraine est globalement bilingue, ukrainien et russe, et que la coexistence est pacifique, et fluide. Moins de 10% des élèves du pays, environ 400.000, étudient dans des langues minoritaires – la plupart en russe. Aussi, peut-être que les minorités nationales pourront trouver des moyens de s’accommoder avec la loi. Mais les russophones devront s’y plier de manière plus stricte. La Fédération de Russie a protesté, comme les pays européens concernés. Mais dans le contexte actuel de guerre entre Kiev et Moscou, la critique n’est pas prise en compte. Au contraire, elle ravive la controverse linguistique.

La question de la langue russe dans cette loi sur l’éducation fait ressortir deux réprimandes très vives vis-à-vis de la réforme, et de la politique du gouvernement en général. D’une part, que le but de “l’ukrainisation” du pays n’est pas de renforcer la place de la langue ukrainienne, mais plutôt de punir les russophones, dans l’éducation, mais aussi dans les médias et la production artistique. Et d’autre part, que de telles lois sont risquées dans le contexte actuel, dans la mesure où elles pourraient encourager un ressentiment d’une partie de la population vis-à-vis de la politique linguistique. Rien ne prouve que le gouvernement a réellement cette intention. mais en terme de communication, d’image et de ressenti par l’opinion publique, l’effet est d’ores et déjà désastreux.

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