Libération: Mikheil Saakachvili, chef d’un village d’irréductibles protestataires à Kiev

Version longue d’un article publié dans Libération, le 27/10/2017

“Kiev, lève toi! Honte! Les bandits dehors! ” A l’invitation de Mikheïl Saakachvili, la foule scande des slogans révolutionnaires bien connus. Ce 25 octobre au soir, devant la Verkhovna Rada (Parlement d’Ukraine), l’ancien président géorgien (2004-13) teinte son discours de références au Maïdan de l’hiver 2013-14. Ils ne sont pourtant que quelques centaines à écouter, dans le froid, le tonitruant “Misha”. Ils se dispersent vite dès la fin de son discours. Le village de tentes, installé aux abords du bâtiment depuis le 17 octobre, est peuplé de vétérans de guerre, l’air rustre et désabusé. Ils sont principalement liés aux bataillons nationalistes paramilitaires “Donbass”et  “Azov”, longtemps engagés dans la guerre à l’est, ou encore au parti radical nationaliste “Svoboda”. L’ambiance est radicalement différente du Maïdan.

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Le camp, le 22 octobre. 

Une première occupation de la rue depuis Maïdan

“Pendant la guerre, à l’est, je croyais que l’ennemi était uniquement devant nous, sur le front. Quand j’ai été démobilisé, j’ai été écoeuré par la situation dans le pays. J’ai compris qu’il fallait changer quelque chose de l’intérieur”. Bohdan Lezitski, vétéran représentant du bataillon Donbass, assure être prêt à se défendre contre les forces de police qui cernent le camp. Pour Viatcheslav Vlasenko, colonel des forces régulières, les militants du village de tentes ne sont pas des membres de bataillons, mais plutôt des “titushki”, l’appellation ukrainienne pour des voyous payés pour organiser des manifestations violentes. La situation consacre le divorce irrémédiable entre les forces armées et les anciens bataillons de volontaires. Le mouvement du 17 octobre a aussi sonné le glas de l’union nationale de temps de guerre.

“Ils disent que nous faisons le jeu de Poutine en tenant ce village”, poursuit Bohdan Lezitski. “Mais Poutine est déjà ici! Avec toutes leurs manigances, leur corruption, leurs mensonges… Ils ont trahi la cause nationale depuis longtemps”. Et Volodymyr, un de ces camarades, de conclure: “On ne nous aura pas au chantage, nous resterons ici jusqu’au bout”. C’est-à-dire jusqu’à ce que le Président Petro Porochenko, taxé d’autoritarisme et de corruption, se plie aux demandes du mouvement.

“Création d’une haute cour anti-corruption, fin de l’immunité des parlementaires et réforme du code électoral”, c’est le credo qu’assène Yehor Sobolev, député du parti Samopomitch, dont dépend “Donbass”. Un drapeau jaune et bleu sur les épaules, il déambule entre les tentes couvertes de slogans politiques, la cantine, et les barrages de police. “Sans pression de la rue, on ne pourra pas en finir avec la spirale de corruption qui nous bloque”, insiste-t-il. La corruption actuelle nous ramène au temps de Ianoukovitch, elle justifie une nouvelle vague de répression politique contre les opposants au pouvoir. Elle bloque la modernisation de notre économie et sape même notre effort de défense militaire”. Depuis février 2014, c’est la première fois que l’opposition reprend le contrôle de la rue pour protester contre Petro Porochenko, lui-même porté au pouvoir par le Maïdan.

A l’en croire, Yehor Sobolev et ses partenaires d’opposition souhaitaient relancer un mouvement de manifestations “déjà en mai”. Il a néanmoins fallu attendre que “les conditions soient réunies”, indique-t-il, sans préciser sa pensée. C’est donc en octobre que le député se retrouve à animer un camp de protestataires. L’Ukraine est célèbre pour ses mouvements populaires à la saison froide. “Nous sommes une nation agraire”, lance Yehor Sobolev pour se justifier. “Il est donc gravé dans notre mentalité qu’il faut travailler à la saison chaude, et trouver une occupation en hiver…”

Yehor Sobolev veut croire en “un sursaut citoyen”. Mais des citoyens, on en voit peu sur le camp. Une coalition hétéroclite de députés réformateurs, militants anti-corruption ou encore militants nationalistes avaient travaillé au lancement d’un vaste mouvement le 17 octobre. Seules quelques 5000 personnes étaient au rendez-vous. Dès le soir venu, beaucoup s’étaient désolidarisés du nouveau village de tentes. Daria Kaleniouk, vice-directrice de l’ONG anti-corruption Antac, explique son désengagement en condamnant les quelques échauffourées entre protestataires et police. “Et puis Saakachvili a changé, de sa propre initiative, les demandes du mouvement, en réclamant la démission de Porochenko”.

Une aventure personnelle? 

De fait, Mikheïl Saakachvili et son micro-parti “Mouvement des Nouvelles Forces” sont les éléments centraux de ce village. L’ancien chef de Tbilissi bénéficie encore de l’aura de ses réformes radicales, qui ont transformé son pays natal, et continuent de porter leurs fruits auujourd’hui. En Ukraine, son passage à la tête de l’oblast d’Odessa (2015-16) est plus mitigé. Engagé depuis sa démission dans un duel à mort avec son ancien ami Petro Porochenko, il conteste le retrait de sa citoyenneté ukrainienne, fin juillet. Il avait opéré un retour en force en Ukraine, le 10 septembre, et s’était attelé à fédérer des forces d’opposition en vue du mouvement du 17 octobre. Il est désormais délaissé par la société civile. Ses soutiens politiques, comme Ioulia Timochenko ou Andriy Sadoviy, pourtant chef de Samopomitch, se font très discrets sur le camp. En conséquence, le village est d’ores et déjà surnommé “Mikho-Maidan” (Mikho étant l’un des diminutifs de Mikheïl). En filigrane, l’idée, longtemps répandue, d’un Mikheil Saakachvili imprévisible et passionné, incapable de travailler en équipe, et lancé dans une aventure personnelle.

L’étau semble se resserrer autour du Géorgien. Le 24 octobre, il s’est vu refuser le statut de réfugié à Kiev, tandis qu’une cour d’appel près de Lviv, à l’ouest du pays, confirmait l’illégalité de son passage de frontière, le 10 septembre. “Rien ne s’oppose plus à son extradition vers la Géorgie”, a aussitôt fanfaronné le Procureur Général Iouriy Loutsenko. L’ancien Président géorgien y est recherché pour abus de pouvoir et corruption. Sans attendre, Mikheïl Saakachvili a annoncé emménager dans le camp, sous la protection des vétérans de guerre. Aux abords du Parlement, c’est donc un “village d’irréductibles protestataires”, que tiennent une poignée de vétérans.

Mikheïl Saakachvili aurait de bonnes raisons de prendre ses précautions. Iouriy Loutsenko l’a accusé directement d’être le cerveau d’un groupe fomentant un “coup d’Etat”. L’exécutif semble agir en conséquence. Plusieurs de ses partenaires géorgiens ont été soit arrêtés, soit expulsés du pays. Koba Nakopia, député à Tbilissi réputé comme un des financiers de Mikheil Saakachvili, est interdit d’entrée sur le territoire ukrainien pour trois ans. “Ils n’hésiteront pas à m’arrêter, voire à me tuer”, assure “Misha”.

Une opposition grandissante à Petro Porochenko

Les contestations de l’exécutif sont justifiées par une série de scandales, et des critiques insistantes, à la fois en Ukraine et à l’étranger. On accuse Petro Porochenko et ses proches d’entretenir des schémas de corruption à leur profit, d’oeuvrer à des réformes en trompe-l’oeil, par exemple du système judiciaire, ou encore d’utiliser justice et police pour faire pression sur ses opposants. Cependant, face au flou qui entoure les ambitions du camp devant la Verkhovna Rada, à la faible mobilisation populaire, le Président cherche à renforcer sa stature d’homme d’Etat, et de chef des armées. Petro Porochenko se plait ainsi à dénigrer “ces 30-40 personnes qui s’auto-proclament un mouvement national”. “Ca prend du temps de transformer un pays comme l’Ukraine”, explique Volodymyr Aryev, député de la majorité présidentielle, mettant en avant les résultats conséquents obtenus “en seulement trois ans”. Quant au village de tentes, “ce ne sont pas des protestations, mais plutôt des rallies politiques en vue de l’élection présidentielle de 2019”, regrette Volodymyr Aryev.

Sans chercher à démanteler un camp qui bloque l’une des principales artères du centre-ville, la rue Hrushevskoho, le pouvoir joue la carte de la lassitude. Les protestataires doivent attendre jusqu’au 7 novembre la prochaine séance plénière de la Verkhovna Rada. Plusieurs sources proches de la Présidence concordent toutes néanmoins pour affirmer que Petro Porochenko est inquiet. Le simple fait que le village existe démontre l’incompétence, ou la complicité, de son ministre de l’intérieur Arsen Avakov. Celui-ci a une influence reconnue sur le bataillon Azov, par ailleurs engagé parmi les protestataires. D’où les doutes sur un quelconque double-jeu du ministre.

Le risque de radicalisation des militants est, lui aussi, pris au sérieux. La mise à sac d’un tribunal de Kiev, le 24 octobre, par des militants du bataillon nationaliste OUN, a fait les gros titres le 24 octobre. L’incident n’est pas directement lié au village de tentes. Mais il illustre le risque de dérapages violents de ces vétérans de guerre, endurcis sur le terrain du Donbass. “Nous ne voulons pas attaquer la police ou saisir le Parlement. Nous n’avons pas d’armes ici sur le camp”, assène le vétéran Bohdan Lezitski avec sérénité. “Mais tout bon soldat sait s’en procurer quand la nécessité se fait sentir”.

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