Dans les Balkans, la liberté de la presse en danger

Le 13 octobre, Vehbi Kajtazi, un journaliste d’investigation kosovar célébré pour ses enquêtes sur la corruption au sein de l’appareil d’Etat local était attaqué dans un bar de la capitale, Pristina, et laissé le visage en sang. Deux mois plus tôt, Parim Olluri, éditeur à Insajderi (“Insider”), un site internet d’enquête où travaille aussi Vehbi Kajtazi, était lui aussi tabassé à Pristina par trois personnes, alors qu’il rentrait chez lui avec sa fiancée. Interrogé par le journal américain “Daily Beast”, Olluri, 30 ans, n’avait alors aucun doute sur les raisons de cette violente attaque : “c’est à cause de mon travail.”

 

balkans

C’est ainsi dans un contexte plutôt morose que s’est tenue le 2 novembre la conférence sur le journalisme d’investigation dans les Balkans à Pristina, organisé par le “Courrier des Balkans”. Que ce soit au Kosovo mais aussi au Monténégro, en Serbie, en Croatie, en Macédoine ou en Bulgarie, tous les intervenants (dont plusieurs journalistes d’investigation actifs dans la région) se sont accordés sur un même constat : la situation de la liberté de la presse dans les Balkans n’a cessé de s’aggraver ces dernières années, entre un travail de plus en plus souvent entravé et des attaques, verbales mais aussi physiques, contre les journalistes.

“Ennemis du peuple” contre “médias matraques”

Plus évident marqueur de cette dégradation de la situation, le classement mondial de la liberté de la presse établi par “Reporters Sans Frontières” : la Serbie, à la 66ème place, a dégringolé de sept places depuis l’année dernière. La Croatie a perdu 11 places et se tient maintenant à la 74ème position. Le Monténégro est 106ème, entre l’Equateur et la Bolivie, et le Kosovo 82ème. Sans surprise, cette dégradation de la situation des médias coïncide avec une érosion des institutions démocratiques dans la région, la majorité des pays des Balkans ayant vu leur “Democracy Score” (un classement mis en place par le think tank “Freedom House”) diminuer ces dernières années.

Artan Rama, journaliste basé à Tirana, a ainsi peint un tableau sombre de la situation en Albanie, entre un premier ministre ayant qualifié les journalistes de “honte nationale” et ordonné aux officiels de ne plus leur parler, une censure régulière et une faiblesse générale des organisations censés protéger les journalistes. “Faire du journalisme d’investigation en Albanie aujourd’hui, c’est risquer de perdre l’accès à l’information car plus personne ne veut vous parler. Mais c’est aussi risquer d’être insulté et de perdre de l’argent à cause de la censure”. Une pression constante qui, au final, aboutit à une auto-censure des journalistes.

Le constat était similaire dans les autres pays : au Monténégro, un ancien premier ministre a traité les journalistes de “rats” et d’“ennemis du peuple”, tandis que la journaliste d’investigation Jelena Radivojević a décrit les médias serbes locaux comme “de plus en plus menacés”. Autre tendance inquiétante remarquée lors d’une des tables rondes : l’émergence de tabloïds qui se font “chiens de garde du pouvoir” et de “médias matraques”, spécialement conçus par des oligarques locaux pour discréditer un ou des adversaires politiques ou financiers.

La difficulté de la situation de la presse dans les Balkans a sans doute été illustrée de la manière la plus vivide par le témoignage de Jovo Martinovic, un journaliste d’investigation monténégrin dont le travail sur le crime organisé dans la région a été publié dans des journaux tels que The Economist, Time ou le Financial Times. En octobre 2015, alors qu’il enquêtait sur le trafic de drogue dans le pays, Martinovic est arrêté, accusé d’être lui-même un trafiquant de drogue et jeté en prison en attendant son procès. Il est libéré début 2017 quelques jours avant l’ouverture de son procès, qui est toujours en cours. Au-delà de l’arrestation elle-même, largement condamnée par de nombreuses organisations internationales, Martinovic a décrit les difficultés d’enquêter dans un pays aussi petit que le Monténégro (600 000 habitants) mais surtout, la quasi totale absence de soutien dont il a bénéficié à l’intérieur de son pays.

La question de l’impact

Rédacteur en chef du Courrier des Balkans, Jean-Arnault Dérens s’est livré à une tentative d’explication de cette évolution en demi-teinte, presque vingt ans après l’éclatement de la Yougoslavie. Cette dégradation peut d’abord s’expliquer par la diminution progressive de l’intérêt -et du soutien- que les pays occidentaux portent à la région. Ce soutien, qui a permis l’émergence dans les années 90 de véritables projets médiatiques portés sur l’enquête et la révélation d’affaires de corruption, s’est aujourd’hui raréfié, conduisant les régimes autoritaires locaux à se penser (à tort ou à raison) en situation d’impunité, et à encourager un climat d’hostilité généralisé envers les médias. Autre facteur : la fatigue des sociétés locales, qui, épuisées par une “transition à perpétuité”, ne croient plus à une convergence rapide avec l’Ouest et se désintéressent du travail des médias.

Cette fatigue des sociétés pourrait aussi expliquer un autre problème, moins évident au premier abord. Le journalisme d’investigation reste malgré tout bien présent dans les Balkans, notamment au travers de plusieurs projets tels que le KRIK, le Balkan Investigative Reporting Network ou l’OCCRP. Mais celui-ci peine de plus en plus à susciter le débat, à pousser les officiels corrompus vers la porte où à encourager le développement de nouvelles législations sur la corruption ou la transparence. “Tout se sait, et il ne se passe rien”, notait ainsi en introduction l’ambassadeur de Suisse au Kosovo, qui soutenait la conférence.

Pour François Bonnet, l’un des fondateurs de Mediapart, une solution possible est de privilégier non pas le travail sur des affaires de corruption, mais plutôt sur les problèmes sociaux entraînés par cette même corruption : traiter de la déliquescence des systèmes de santé, un problème qui concerne directement les citoyens, plutôt que de l’énième pot de vin touché par un official local. Autre piste, le renforcement de la coopération régionale entre journalistes qui, si elle n’est pas absente (l’OCCRP fédère par exemple des journalistes d’investigation dans toute la région) reste complexe : dans son profil consacré au Kosovo, Reporters Sans Frontières écrit ainsi que “les divisions ethniques dont souffre le pays sont particulièrement flagrantes dans le monde des médias, où il est encore rare de voir des journalistes serbes et albanais travailler ensemble dans un esprit de coopération et de bonne volonté.”

Difficile dans ces conditions de se réjouir de la situation, si ce n’est que pour remarquer que, malgré toutes les difficultés, l’absence de moyens et la violence dont sont victimes les journalistes dans les Balkans, ceux-ci continuent malgré tout à travailler. Des projets sont ainsi mis en place pour encourager le développement des médias : au Kosovo, kallxo.com regroupe plusieurs médias d’investigation tout en encourageant les citoyens à se faire pourvoyeur d’informations. En Serbie, le KRIK tente lui aussi de fédérer les efforts d’investigation en association avec l’OCCRP. Enfin, en Bulgarie, la journaliste Tatiana Vaksberg notait -avec une pointe d’amertume- que le retour en force de la censure dans le pays a entraîné un renouveau culturel “inédit depuis la chute du communisme”, alors qu’artistes et intellectuels cherchent de nouveaux moyens de s’affranchir du contrôle de l’Etat. Faute de grives…

 

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