RFI – Grand Reportage: Mikheïl Saakachvili, dernières confessions avant la prison?

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 05/02/2018

Lancement: On l’a vu remporter une révolution en Géorgie en 2003 et devenir Président réformateur de ce pays du Caucase. Faire la guerre contre Vladimir Poutine. Devenir gouverneur de la région d’Odessa, en Ukraine. Entrer en opposition frontale avec le Président ukrainien Petro Porochenko, se faire retirer sa citoyenneté, passer la frontière polono-ukrainienne en force, porté par ses militants. On l’a vu s’évader d’une tentative d’arrestation par la police, en montant sur les toits de Kiev… Mikheïl Saakachvili est un animal politique, un chat à neuf vies, qui aime faire parler de lui. Mais son aventure pourrait, peut-être toucher à sa fin. Les accusations et les procès se multiplient, en Ukraine et en Géorgie. Des procès qu’il dénonce comme des persécutions politiques. Depuis le 26 janvier, il est assigné à résidence pour chaque nuit, à partir de 22h…. Il pourrait très prochainement être envoyé en prison, soit en Ukraine, soit en Géorgie. Sébastien Gobert est allé le voir à son domicile, à Kiev, pour prendre le pouls de ce réformateur radical, de cet aventurier haut en couleur et très controversé. C’est peut-être un de ses derniers entretiens d’homme libre. Grand Reportage. 

Interview - Mihail Saakashvili - 29/01/2018 - Kiev, Ukraine.

Interview – Mihail Saakashvili – 29/01/2018 – Kiev, Ukraine. Mathieu Radoubé

Passé le garde du corps à l’entrée du bâtiment, nous attendons qu’une assistante nous conduise au dernier étage de ce bel immeuble du centre de Kiev, à deux pas de Maïdan Nezalejnosti, la place de l’indépendance, l’épicentre de la révolution de 2014.

Et derrière la porte, nous découvrons un grand duplex, décoré avec des colonnes égyptiennes et un grand piano à queue blanc. Mikheïl Saakachvili nous attend, affalé sur un canapé.

Sébastien (FR): Ca va? 

Mikheïl Saakachvili (FR): Ca va, ça va, asseyez-vous! 

Mikheïl Saakachvili est francophone. Il avait passé quelques mois à étudier à Strasbourg dans sa jeunesse.

Mikheïl Saakachvili (FR): Du thé, ou du café pour vous? 

Moi (FR): Un thé, s’il y a… 

Mikheïl Saakachvili (RUS): Один чай, один кофе…

Pour demander à son assistante d’apporter un thé, il passe en russe. Mikheïl Saakachvili est polyglotte. En plus du géorgien, sa langue natale, il parle russe et français donc. Nous passons à l’anglais pour une conversation plus fluide. Et bien sûr, il parle aussi ukrainien. Il avait étudié à Kiev dans les années 80, à l’époque soviétique.

Depuis 2014, Mikheïl Saakachvili se veut en fait plus ukrainien que géorgien. Après avoir perdu la présidence de la Géorgie en 2013, il est parti en exil pour éviter des poursuites judiciaires. D’abord à New York, puis en Ukraine, où il s’est impliqué dans la politique nationale. Il s’est beaucoup d’ennemis avec le temps, notamment le Président Petro Porochenko. Il est en cours d’au moins trois procès, dont un pour préparation de coup d’Etat. Et il risque la prison.

Mikheïl Saakachvili: Ma ligne de défense, c’est que c’est un coup monté! Dans les audiences du tribunal, le procureur n’essaie même pas de faire semblant. Dans leurs comptes-rendus, ils reconnaissent presque qu’ils ont inventé leurs preuves (rires)

Les accusations sont pourtant sérieuses. Le 5 décembre, le Procureur Général Iouriy Loutsenko avait choisi de présenter ses preuves directement depuis l’hémicycle du Parlement. Il n’y allait pas par 4 chemins.

Iouriy Loutsenko: Notre enquête a prouvé que des personnes liées à l’ancien régime pro-russe collaborent étroitement avec le chef du “Mouvement des Forces Nouvelles” Mikheïl Saakachvili pour assurer le financement de ses manifestations, initier une rébellion et le renversement du gouvernement d’Ukraine. C’est une tentative de revanche de la part des forces pro-russes, qui vise aussi à abandonner toutes les enquêtes contre l’ancien Président Viktor Ianoukovitch, et à lui restituer les possessions qu’il avait volé. 

Pour un Mikheïl Saakachvili qui s’est présenté depuis des années comme ennemi personnel de Vladimir Poutine, l’accusation a du mal à passer. Il ne cherche même pas à se disculper.

Mikheïl Saakachvili: Que je ne suis pas un agent des services secrets russes, le FSB? Je n’ai pas besoin de le prouver! Il faut être complètement fou pour y croire! Loutsenko a sorti ces accusations contre moi, “agent du FSB”. Et personne n’y a cru! J’ai vu un sondage après. 7% des Ukrainiens y croient! 7% malgré la gravité des accusations, c’est dramatiquement bas. Même les “babouchkas”, les grands-mères n’y croient pas! 

De fait, beaucoup d’observateurs ukrainiens et étrangers remettent en question l’authenticité des preuves avancées par le Procureur. Notamment l’identité des voix qui sont entendues sur les enregistrements des enquêteurs.

Interview - Mihail Saakashvili - 29/01/2018 - Kiev, Ukraine.

Interview – Mihail Saakashvili – 29/01/2018 – Kiev, Ukraine. Mathieu Radoubé

Toujours est-il que l’horizon de Mikheïl Saakachvili semble assez bouché. C’est soit la prison, soit l’extradition vers la Géorgie, où il a été condamné à trois ans de prison par contumace. Le magazine américain “Time” vient tout juste de consacrer Mikheïl Saakachvili comme un des cinq fugitifs géopolitiques les plus recherchés au monde. Lui ne goûte pas la plaisanterie.

Mikheïl Saakachvili: Le gouvernement géorgien s’est donné pour mission de me mettre en prison. Sur n’importe quel prétexte. Pendant un an, ils ont cherché des comptes en banque, des sociétés offshore, ils n’ont rien trouvé. Alors ils se sont rabattus sur une affaire de pardon présidentiel, et de frais de bouche de la présidence. Aucun de leurs accusations ne tient debout aux yeux de la société géorgienne. 

Et s’il était effectivement extradé vers la Géorgie, ce ne serait pas lui, mais le gouvernement géorgien qui en ferait les frais.

Mikheïl Saakachvili: Le gouvernement est très impopulaire. Je dispose d’un large soutien populaire et de puissants appuis dans les forces de l’ordre et l’armée… Ca ne sera pas chose aisée, pour eux. Je suis sûr que mes partisans renverseront le gouvernement pour me libérer. 

Après avoir dit cela, “Misha”, de son surnom, reprend une gorgée de thé. Sa tasse est décorée à son effigie. L’ego et la confiance en soi de Mikheïl Saakachvili sont de notoriété publique. Peut-être sont-ils justifiés. Pourtant, il est difficile de faire la part des choses. En Géorgie, son parti n’a pas remporté les élections législatives d’octobre 2017. Et il y est très critiqué pour le style autoritaire de sa présidence, notamment des pressions contre des médias ou des répressions de manifestations.

Mikheïl Saakachvili: Oui, et alors? C’est le seul pays de l’espace post-soviétique qui a vécu une transition du pouvoir pacifique. Et qui s’est réformé avec succès. On ne peut pas transformer un Etat dysfonctionnel en une démocratie libérale en 8 ans. Je ne prétends pas avoir réussi cela. Mais j’en ai fait un Etat viable, une “success story”. Un point c’est tout! Et c’est pour ça que je suis en Ukraine. Parce que c’est un cas comparable. 

Il balaie de toutes les manières les menaces qui pèsent sur lui d’un revers de la main.

Mikheïl Saakachvili: Fin janvier, j’ai appris que les Ukrainiens ont demandé à la Pologne s’ils voulaient me reprendre… 

En d’autres termes, Mikheïl Saakachvili est persuadé qu’à la fois les Ukrainiens mais aussi les Géorgiens cherchent à se débarrasser de lui, et à l’envoyer dans un autre pays. Il faut dire que “Misha” dérange les régimes en place, par son style, par ses agitations populaires, et par son dynamisme révolutionnaire.

 

A son arrivée en 2014, il était très populaire. Les Ukrainiens trouvaient qu’il posait les bonnes questions et identifiaient les problèmes clairement, notamment la corruption systémique. Mais il n’a pas réussi à y apporter des solutions. Son bilan à Odessa est très maigre. Et ce qui reste dans les anales de l’opinion publique, ce sont des empoignades et des lancers de verres d’eau avec le ministre de l’intérieur, ou encore son passage rocambolesque de la frontière ukrainienne. Dans les médias, et sur les réseaux sociaux, son action politique est souvent décriée comme un cirque.

Mikheïl Saakachvili: Bien sûr que je n’aime pas ça. Vous vous imaginez, à 7h du matin, d’entendre BANG BANG BANG sur la porte? C’est vraiment un choc. On se sent agressé. 

Ce Bang Bang Bang, c’était le matin du 5 décembre. Une unité de police tente de l’arrêter à son domicile à Kiev. Il se réfugie alors sur le toit de l’immeuble. Les spectateurs ont cru qu’il menaçait de sauter.

Mikheïl Saakachvili: Si je suis allé sur le toit, ce n’était pas par sensationnalisme. Ils avaient brouillé mes communications, et je cherchais du réseau! Ca n’a marché que quand j’étais au bord du toit. Et le plus rigolo, c’est que mon message n’est pas arrivé à mes contacts ukrainiens, mais d’abord à un ami en Géorgie, qui a ensuite averti tout le monde à Kiev! 

Après quelques manoeuvres hésitantes, la police réussit à le faire descendre du toit, et l’embarque dans un fourgon. Le véhicule ne fait même pas 200 mètres qu’il est stoppé par une foule de partisans du Géorgien. Après plusieurs heures de face-à-face tendu, ils parviennent à le libérer. Mikheïl Saakachvili va ensuite se fendre d’un discours endiablé, avec une main encore menottée, et parcourir librement le centre de Kiev, porté par ce qu’il appelle “le peuple”. La police ne le touchera plus pendant quelques jours.

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Mikheïl Saakachvili après sa libération, le 5 décembre 2017

Ce sont des scènes dignes de films d’aventure, qui sont une marque de fabrique de Mikheïl Saakachvili. Et on apprend que cela remonte à très longtemps.

Mikheïl Saakachvili: C’était la seconde fois que j’essayais de m’échapper par le toit. La première fois, c’était en 1986, aussi à Kiev, pendant mes études. Le KGB voulait m’arrêter à cause d’une petite bagarre. Je suis monté sur le toit d’un restaurant et j’ai disparu pendant 4 jours. Ca a été suffisant pour négocier avec quelqu’un de haut placé et éviter la Sibérie. Ils m’ont quand même mis en maison d’arrêt pendant 1 jour et demie. Et vous savez, c’était la même prison que là où ils m’ont mis en décembre dernier! Là-bas, j’ai trouvé un garde qui travaillait déjà sur place en 1986! C’était la même prison, et le même garde. C’est juste qu’avant c’était le KGB soviétique, et maintenant c’est le SBU ukrainien. Le style n’a pas changé. Avant on m’accusait d’être un espion américain. Maintenant je suis un espion russe… C’est le même combat qui continue. 

“Misha” a beau se référer à une continuité de son action politique, en faveur des libertés et de la démocratie, contre l’oppression… Il n’empêche que ses coups d’éclats choquent une partie de l’opinion publique. L’Ukraine a perdu la Crimée en 2014, et est en guerre dans l’est du pays. Plus de 10000 personnes y ont perdu la vie. Le pays compte plus d’un million de déplacés internes, et souffre aussi d’une grave crise économique. Beaucoup d’Ukrainiens s’offusquent de ces coups très médiatisés, qui ne changent en rien leurs situations. Ses manifestations, spontanées ou organisées, causent aussi des embouteillages monstres à Kiev.

C’est en partie ce qui explique que Mikheïl Saakachvili n’a qu’une assise populaire très limitée, même s’il s’en défend.

Mikheïl Saakachvili: Non, ce n’est plus si bas que ça! Les derniers sondages donnent 6-7% à notre parti, donc nous pourrions entrer au Parlement. Pour un parti qui n’existait pas sur la carte politique il y a quelques mois, ce n’est pas mal. Aucun parti ne recueille plus de 12% des intentions de vote. 

Pour lui, c’est un signe clair que son action porte ses fruits, et que Petro Porochenko perd du terrain.

Mikheïl Saakachvili: Je pense qu’il est très faible. Il essaie de tout contrôler mais ça ne le rend pas fort. Il essaie de contrôler les médias. Mais dès qu’il y a une petite crise, ils lui échappent. Il y a un an, personne ne voulait parler de moi! Je n’existais pas. Et dès que j’ai franchi la frontière, les télévisions ont parlé de moi. Qu’il le veuille ou non, je suis à l’écran! 

Porochenko, Porochenko, Porochenko. Autrefois son ancien camarade d’université, et son ami proche, il est devenu son ennemi juré. Il l’accuse de tous les maux, de conduire des réformes en trompe-l’oeil et d’entretenir un circuit de corruption endémique.

Entre les deux hommes, c’est un dialogue de sourd. Car de son côté, Petro Porochenko se dépeint exactement comme un réformateur éclairé, et intègre. Comme ici, lors du récent forum économique mondial à Davos.

Petro Porochenko: C’est moi qui organise la lutte contre la corruption en Ukraine. Parce que c’est une priorité de ma politique! C’est moi qui ait créé les institutions indépendantes de lutte contre la corruption – le Bureau contre la Corruption, le Procureur spécial anti-corruption… Nous avons accompli une réforme complète du système judiciaire, avec une refonte de la Cour Suprême, et des tribunaux d’Ukraine.

Cette déclaration a été très critiquée en Ukraine. De nombreux observateurs estiment que le président bloque au contraire les organes anti-corruption, et a placé le système judiciaire sous sa coupe. Dans une interview au média Oukrainska Pravda, l’ambassadrice de France a révélé que les dernières tentatives d’étouffer la lutte anti-corruption auraient pu remettre en cause la libéralisation du régime de visas Schengen pour les citoyens ukrainiens.

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A panel discussion at the Jan. 23-26 World Economic Forum in Davos, Switzerland, featured President Petro Poroshenko and the presidents of Poland and Lithuania. Youtube screenshot. 

Tout ceci donne du grain à moudre à Mikheïl Saakachvili, qui fait de Petro Porochenko le problème numéro 1 en Ukraine

Mikheïl Saakachvili: Depuis son indépendance, l’Ukraine a été gouvernée par un conseil d’administration d’oligarques, qui se désignent des directeurs: le Président, le Premier ministre… Ces oligarques se présentent comme hommes d’affaires mais par nature, ils sont anti-business. Ce sont des requins qui dévorent les petits poissons de l’aquarium. Mais entre eux, il y a toujours eu un pacte. Ils se tolèrent, et ne s’attaquent pas, c’est comme ça qu’ils ont pu vivre ensemble. Porochenko est le premier qui a décidé de devenir directeur et Président. Il veut être le premier des oligarques. 

Sur la table, une boîte de chocolats. Et Mikheïl Saakachvili insiste: ce sont des chocolats suisses, et pas Roshen, la confiserie de Petro Porochenko. Le Président est critiqué pour ne pas avoir vendu les sociétés de son empire économique depuis son élection. Il figurait en bonne place dans le scandale des Panama Papers. Il vient d’être très critiqué pour avoir passé, incognito, six jours de vacances aux Maldives. Il y aurait dépensé au moins 400.000 euros.

Mikheïl Saakachvili: D’un certain côté, je ne l’envie pas Porochenko. L’Ukraine est un pays bien plus chaotique que la Russie. Les Ukrainiens ont toujours malmené ou renversé leurs Présidents. Même les Hetmans, les chefs cosaques! Les Ukrainiens ne recherchent pas un leader fort. 

Les Révolutions, les Ukrainiens savent les faire. Tout comme Mikheïl Saakachvili. Mais ensuite? Quel programme pour le pays?

Mikheïl Saakachvili: L’Ukraine a besoin d’un grand nettoyage! C’est un Etat dysfonctionnel, le plus pauvre d’Europe en termes de PIB par habitant. Pourquoi? Parce que 7 oligarques ont pris toute la richesse du pays en otage et ne s’en servent que pour s’enrichir. Cela étant dit, je ne crois pas dans la répression de masse, j’ai aussi compris cela en Géorgie. Un oligarque en prison utiliserait ses médias, les députés qu’il contrôle, son argent, est encore plus dangereux depuis la prison. En revanche, s’il est en liberté, mais sans son argent, sans ses médias, c’est acceptable. 

Quant au reste d’un programme de transformation du pays, il reste flou.

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“Le temps ne guérit pas”. Camp aux abords de la Verkhovna Rada, Kiev. 

Un coup de téléphone. Mikheïl Saakachvili a trois téléphones. Il est connecté en permanence, et toujours entouré de ses sympathisants et collaborateurs.

Mais paradoxalement, il est très esseulé, comparé à avant. L’équipe qui avait assuré le succès des réformes en Géorgie s’est débandée. Le maître à penser de son programme, Kakha Bendukidze, est mort dans une chambre d’hôtel à Londres, en 2014.

En Ukraine, beaucoup de politiques et de représentants de la société civile se sont désolidarisés de lui, pour de nombreuses raisons. Certains cherchent même à l’instrumentaliser. Ioulia Tymoshenko, une des figures permanentes de la vie politique depuis les années 1990, le soutient ainsi dans certains moments sensibles, qui peuvent lui rapporter des dividendes politiques. Par exemple pendant son passage de frontière, en septembre 2017.

Ioulia Tymoshenko: Soutenir Mikheïl Saakachvili n’est pas mon but ultime. Il est ouvertement malmené par le Président, qui se considère comme le nouveau tsar de l’Ukraine. Mais ce qui arrive à Saakachvili, ce n’est qu’une goutte d’eau dans les dérives du pouvoir actuel. Et moi et mon parti sommes déterminés à lutter contre ces abus, et à concrétiser les promesses de la révolution de 2014

Ioulia Tymoshenko est aujourd’hui une des candidates favorites de la prochaine élection présidentielle. Opposante à Petro Porochenko, certes, mais opposante discrète, face au vindicatif Mikheïl Saakachvili. Lui ne s’offusque pas de cette stratégie, au contraire.

Mikheïl Saakachvili: Ils pensent tous de cette manière. Saakachvili est le plus fou de nous tous, donc attendons qu’il soit brûlé sur la place publique, et nous pouvons en retirer des bénéfices. Ca me va! Si c’est mon rôle ici, je m’y tiendrai. Certains politiciens me le disent très ouvertement, vous savez.

On remarque tout de même que ce discours est nouveau, dans la bouche de “Misha”. Peut-être un signe qu’il comprend que sa marge de manoeuvre se réduit comme peau de chagrin.

Mikheïl Saakachvili: Dans tous les cas, je ne peux pas être le chef de file. Je recherche désespérément ce chef de file. Je peux agir en faiseur de roi. Mais à la condition que ce soit quelqu’un de nouveau. La classe politique est très impopulaire. 70% des Ukrainiens rêve d’une nouvelle personnalité! Nous avons besoin de trouver notre Macron. Mais un Macron avec une essence. Il ne s’agit pas de trouver quelqu’un qui présente bien comme Macron, mais sans contenu. Il nous faut une vraie essence. 

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10 septembre 2017, Przemysl, Pologne. 

Pour le Géorgien, le succès de l’Ukraine est une nécessité historique. Lui qui a combattu Vladimir Poutine ne se fait aucune illusion sur ses intentions.

Mikheïl Saakachvili: Ecoutez, Il veut anéantir l’Ukraine. Il me l’a dit à un sommet de l’OTAN en 2009: l’Ukraine n’existe pas en tant que pays, c’est un territoire. Donc ce que nous devons faire, avec les Occidentaux, c’est faire de l’Ukraine une success story. Et rapidement, pour que Poutine ne puisse plus attaquer! Sinon, l’Ukraine peut se désagréger. La balkanisation du pays est toujours possible. D’un autre côté, si l’Ukraine réussit dans ses réformes, alors c’est la fin de Poutine. C’est à double tranchant. 

Et la question de la survie de l’Ukraine vient autant de l’extérieur que de l’intérieur.

Mikheïl Saakachvili: Un autre problème ici, c’est que le ministre de l’intérieur Arsen Avakov instrumentalise des groupes paramilitaires. Nous voyons des armées privées défiler dans le centre de Kiev. Mais c’est un jeu dangereux, car ces groupes peuvent échapper à tout contrôle. Et ils peuvent occuper le centre de Kiev sans problème. Mais les nationalistes ukrainiens le font, alors il y aura des groupes pro-russes qui occuperont Odessa, Kharkiv… Et le pays éclate en morceaux. C’est un scénario catastrophe. 

Pourtant, certains de ces nationalistes le soutiennent. Ils étaient parmi ceux qui l’ont tiré du fourgon de police…

Mikheïl Saakachvili: Bien sûr, il y a eu des extrémistes qui nous ont soutenu, et alors? S’ils veulent aider… Ils agissent en électron libre, on ne peut pas les contrôler. 

C’est encore là une contradiction de Mikheïl Saakachvili. Visiblement, la fin justifie les moyens. Et le but ultime, c’est que l’Ukraine réussisse sa transformation en un Etat fonctionnel.

Mikheïl Saakachvili: J’ai fait un film sur le futur de l’Ukraine, que je vais présenter au cinéma. Sur ce que le pays peut faire, dans l’économie, la politique, la justice… Le problème de l’Ukraine, c’est un complexe très fort de gros loosers. Toute l’histoire du pays se résume par “on a essayé, mais ça n’a pas marché”. Les deux révolutions en sont la preuve.

Nous parlons depuis déjà près de 2 heures. L’énergie du personnage ne faiblit pas. On peut se demander comment il arrive à accepter cet enfermement chaque nuit.

Mikheïl Saakachvili: C’est horrible. Je suis une véritable créature de la nuit. J’invite des gens, je vais commencer à faire des plateaux TV depuis mon salon, je vais travailler à diffuser un film sur l’Ukraine… Je n’organise pas vraiment de fêtes ici. Parfois, je fais monter des plats typiquement géorgiens pour manger avec des amis, mais c’est tout… 

Mikheïl Saakachvili ne joue pas du grand piano. Il ne cuisine que de rares omelettes dans sa grande cuisine. Sur un plateau d’échec, il manque une des dames, preuve qu’il ne joue pas. Ce sont les réseaux sociaux qui occupent l’essentiel de ses soirées. Comme il le répète souvent, la seule chose qu’il craint dans l’emprisonnement, c’est de ne plus avoir accès à son compte Facebook et à ses 976000 followers.

Alors pourquoi s’acharne-t-il, alors qu’il pourrait fuir le pays, trouver refuge auprès de sa famille aux Pays-Bas? Il a la réponse toute trouvée.

Mikheïl Saakachvili: Les gens me demandent ce que je toujours fais là. Il y a deux raisons simples. Premièrement, la Géorgie ne peut pas exister si l’Ukraine ne réussit pas. J’ai vu sous l’ancien régime pro-russe comment toute la région a disparu comme zone géopolitique. Et puis deuxièmement, si je peux contribuer à transformer un autre grand pays d’Europe, c’est aussi une chance historique pour moi. On dit qu’en politique, on se construit soit une fortune, soit un nom. Certains veulent faire les deux. Moi je ne veux que me bâtir un nom. Au moins, je ne gagne pas d’argent… 

Le 4 février, Mikheïl Saakachvili conduisait une énième manifestation dans le centre de Kiev, rassemblant plusieurs milliers de personnes. Mais l’humeur n’était déjà plus à la Révolution. La foule sait que le sort du Géorgien est suspendu à de multiples décisions de justice, et que son aventure peut s’interrompre à tout instant. Pour autant, difficile de croire que s’il était emprisonné ou extradé, il serait réduit au silence. Mikheïl Saakachvili est de ceux qui reviennent toujours, même si on ne l’attend plus.

Mikheïl Saakachvili, dernières confessions avant la prison? 

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Pierre Chaffanjon

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5 décembre 2017, Kiev. 

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