La Croix : L’extrême droite s’agite en Ukraine

Article publié dans La Croix le 23/05/2018

Les organisations de défense des droits de l’homme s’inquiètent de la passivité des autorités face à la multiplication des attaques commises par des organisations d’extrême droite.

« Si les autorités ne font pas leur travail, les nationalistes sont prêts à prendre leurs responsabilités ! » Devant les caméras de télévision, Sergueï Filimonov, un leader local de l’organisation d’extrême droite « Azov », savoure son succès : avec l’aide d’une vingtaine de membres de plusieurs factions ultranationalistes, il vient de « livrer » Rafael Lusvarghi au SBU, le puissant service de sécurité ukrainien.

Ce Brésilien a été condamné en janvier 2017 pour avoir combattu dans l’est du pays aux côtés des groupes séparatistes soutenus par la Russie. Après un an de prison, il n’aura pu goûter qu’à quelques semaines de liberté avant que des nationalistes ne s’émeuvent de sa présence à Kiev et ne décident de le capturer. Un coup de force entériné quelques jours plus tard par une cour de justice ukrainienne, qui prononcera début mai deux mois de détention provisoire à l’encontre du Brésilien.

« Une trentaine d’attaques » depuis un an

Rafael Lusvarghi n’est pas le seul à avoir été victime de la justice particulière de l’extrême droite ukrainienne. Confrontées à une multiplication des incidents depuis le début de l’année, les organisations de défense des droits de l’homme tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Amnesty International a répertorié « une trentaine d’attaques » depuis un an ayant visé des organisations féministes et LGBTI, des militants de gauche ainsi que des Roms.

Un décompte qui n’inclut pas les cas de pression de groupes nationalistes sur les autorités par le biais d’interventions musclées dans les administrations et les parlements locaux. « Si nous les comptions, le nombre total d’attaques serait beaucoup plus élevé », reconnaît Maria Guryeva, porte-parole d’Amnesty International en Ukraine. Parmi les organisations citées, la formation « Azov » est aujourd’hui vue comme la plus active et la plus influente. C14, un groupe néo-nazi marginal mais violent, responsable de l’incendie d’un camp de Roms à Kiev, ou « Secteur Droit », une structure ultranationaliste formée lors de la révolution de 2014, ont aussi été impliqués dans plusieurs incidents.

Pour les ONG ukrainiennes et, plus discrètement, les chancelleries occidentales, cette recrudescence d’activité est d’autant plus problématique qu’elle s’explique en partie par l’impunité dont bénéficient le plus souvent ces groupes. Sur la trentaine d’attaques répertoriées par Amnesty International, une seule a pour l’heure abouti à l’ouverture d’une procédure judiciaire. « Nous savons qui sont ces gens, ce sont toujours les mêmes, assure Ganna Grytsenko, sociologue spécialisée dans les mouvements d’extrême droite. Si la police voulait les arrêter, le problème pourrait être résolu très vite. »

Faible dans les urnes « mais puissante dans la rue »

Mais dans un contexte de désaveu profond des Ukrainiens à l’égard de leur classe politique, « le gouvernement craint un affrontement direct avec ces groupes nationalistes », affirme Vladimir Fesenko, un politologue ukrainien. Une crainte qui laisse le champ libre à l’extrême droite, faible dans les urnes « mais puissante dans la rue », précise-t-il. Volodymyr Ishchenko, un spécialiste des mouvements sociaux en Ukraine, voit, lui, dans ce laisser-faire un problème de « déni systématique de la société civile ukrainienne concernant la nature et l’influence de ces groupes ». Pour ce chercheur ukrainien, la participation de plusieurs de ces mouvances radicales à la révolution de 2014 puis au conflit dans l’Est du pays en ont fait des figures du nationalisme ukrainien difficiles à remettre en cause.

Un gain de prestige qui leur a aussi permis de développer leurs activités dans la sphère civile et politique. Azov, réputé proche du ministère de l’intérieur, dispose ainsi aujourd’hui non seulement d’un régiment (désormais intégré à l’armée régulière) mais aussi d’un parti politique, d’une ONG et, depuis le mois de février, d’une milice visant à « maintenir l’ordre » dans les rues de plusieurs villes d’Ukraine. Dans sa communication, le groupe jure ne vouloir qu’assister les polices locales. Sur le terrain pourtant, l’extrême droite ukrainienne semble déterminée à faire sa loi.

Fabrice Deprez (à Kiev)

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