RFI : cet exode qui vide la Bosnie-Herzégovine

Avis de dépeuplement en Bosnie-Herzégovine. Le pays se vide, les jeunes fuient le chômage et les crises, et il semble que personne dans la classe politique ne cherche à les retenir. Désormais, les autorités et les entreprises allemandes qui ont besoin de main d’œuvre viennent directement recruter sur place.

Reportage publié dans l’émission Accents d’Europe, le 25/06/2018

Paša n’a que 25 ans mais le jeune homme sait ce que l’exil veut dire. Après avoir travaillé sur des chantiers au noir en France, il s’apprête à partir pour l’Allemagne.

Paša 

Je quitte le pays à cause de tout ce qui se passe en Bosnie-Herzégovine, mais surtout à cause du manque de travail. Je ne peux pas  trouver d’emploi ici avec un salaire correct. Je ne peux rien prévoir, pour moi, pour ma famille, pour mon enfant. Ce n’est pas possible de vivre de cette façon.

Paša habite Tuzla, la grande ville industrielle de l’Est de la Bosnie-Herzégovine et travaille de temps en temps dans une station-service, pour 300 euros par mois. Il fréquente aussi une école médicale privée pour devenir infirmier et a prend des cours d’allemand. Un choix payant, une clinique de Düsseldorf lui a déjà promis un contrat de travail, 1900 euros les six premiers mois, 2500 euros ensuite. Alissa Kadić voit passer des jeunes comme Paša tous les jours. Elle a fondé il y a quelques années une école de langue à Tuzla.

Alissa Kadić

La plupart de nos étudiants financent eux-même leurs cours, mais certains programmes sont aussi payés par le Goethe-Institut. Il faut passer un concours pour y accéder. La plupart des jeunes, quand ils terminent le lycée ou la faculté, ne voient pas leur avenir en Bosnie-Herzégovine. Ils cherchent à émigrer en Allemagne ou en Autriche.

Personne ne tient de statistiques de l’exode, ni les autorités de la ville, ni celles de l’État central. Mais Admir Rustanović, qui travaille au bureau pour l’emploi du canton de Tuzla, constate une baisse du chômage. 84.000 personnes étaient sans emploi dans la région en 2017, contre 91.000 en 2016.

Admir Rustanović

Il y a une baisse du chômage dans le canton, qui s’explique par des créations d’emplois mais surtout par les départs en Slovénie et en Allemagne. C’est surtout le chômage des moins de 35 ans qui diminue, tandis qu’il augmente chez les plus de 50 ans. Ce qui prouve bien que ce sont les jeunes qui s’en vont. Au niveau de l’État de Bosnie-Herzégovine nous avons des accords signés avec l’Allemagne et la Slovénie, qui permettent des migrations de travail légales.

L’ampleur de l’exode ne semble guère incommoder les dirigeants politiques du pays. Bien au contraire, celui-ci sert d’exutoire aux tensions sociales. Ceux qui partent sont autant de citoyens qui auraient pu exprimer leur colère. À l’étranger, ils risquent fort de ne pas voter, comme le souligne le démographe Aco Čavić.

Aco Čavić

D’un côté, je pense que les autorités ne savent pas quoi faire. De l’autre, elles ne veulent pas prendre la mesure du problème. Leur but, est qu’une partie du mécontentement social se déverse en dehors des frontières de la Bosnie-Herzégovine. Ces gens échappent à toutes les statistiques, ils cessent d’être un problème pour la Bosnie-Herzégovine tout en devenant de la main d’oeuvre très utile pour l’Allemagne.

Les médias de Bosnie-Herzégovine, de Croatie ou de Serbie annoncent régulièrement des sessions express de recrutement,permettant d’obtenir une promesse d’embauche. Le 16 avril 2018, l’entreprise Küchen Aktuell, présente dans toute l’Allemagne, est par exemple venue recruter trente installateurs de cuisine à Tuzla.

Aco Cavic

Une partie des gens qui émigrent ont de trop faibles revenus et espèrent trouver de meilleurs salaires à l’étranger. Mais il y a aussi des gens qui ont de bons revenus, du moins à l’échelle de la Bosnie-Herzégovine, des couples qui ont deux salaires, mais qui ne veulent pas vivre dans un environment instable, dans un pays où 23 ans après la fin de la guerre, on parle toujours de la guerre. Ils ne veulent pas envisager leur avenir et celui de leurs enfants dans un tel pays.

À Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, l’entité serbe de la Bosnie-Herzégovine, les grandes avenues du centre paraissent toujours un peu désertes. À 27 ans, Stefan Blagić est le fondateur de Restart, l’une des associations citoyennes les plus dynamique de la région. En octobre 2017, celle-ci avait invité les habitants de la ville à inscrire les noms de leurs proches partis à l’étranger sur un « mur des Lamentations » éphémère.

Stefan Blagić

Je voulais éveiller la conscience de notre communauté, en Republika Srpska, sur le problème des gens qui s’exilent. Malheureusement, nous avons réussi au-delà de nos attentes. En moins de deux heures, le mur s’est recouvert de noms. Pour la première fois, les citoyens ont pu voir, écrit noir sur blanc, que l’exil était bel et bien notre problème numéro 1 et qu’il fallait trouver des solutions. Les gens préfèrent travailler dans un supermarché en Allemagne pour 1000 euros  que pour 200 euros ici.

Bientôt, les électriciens et les plombiers vont venir à manquer, comme manquent déjà les médecins et les infirmiers. En Bosnie-Herzégovine, tout le monde se demande, qui sera le dernier à éteindre la lumière avant de partir.

 

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